Dernier Espoir, Verlaine

Il est un arbre au cimetière Poussant en pleine liberté, 
Non planté par un deuil dicté, – 

Qui flotte au long d’une humble pierre.

Sur cet arbre, été comme hiver, 

Un oiseau vient qui chante clair 

Sa chanson tristement fidèle. 

Cet arbre et cet oiseau c’est nous :

Toi le souvenir, moi l’absence 

Que le temps – qui passe – recense… 

Ah, vivre encore à tes genoux !

Ah, vivre encor ! Mais quoi, ma belle, 

Le néant est mon froid vainqueur… 

Du moins, dis, je vis dans ton coeur ?

une rue de Londres, Verlaine

Un dimanche d’été, quand le soleil s’en mêle,
Londres forme un régal offert aux délicats:
Les arbres forts et ronds sur la verdure frêle,
vert tendre, ont l’air bien loin des brumes et des gaz,

Tant ils semblent plantés en terre paysanne.
Un soleil clair, léger dans le ciel fin, bleuté
à peine. On est comme en un bain où se pavane
le parfum d’une lente infusion de thé.

Dix heures et demie, heure des longs services
divins. Les cloches par milliers chantent dans l’air
sonore et volatil sur d’étranges caprices,
les psaumes de David s’ébrouent en brouillard clair.

Argentines comme on n’en entend pas en France,
Pays de sonnerie intense, bronze amer,
font un concert très doux de joie et d’espérance,
trop doux peut-être, il faut la crainte de l’enfer.

VERLAINE : J’ai presque peur en vérité (1872)

«J’ai presque peur en vérité, tant je sens ma vie enlacée à la radieuse pensée qui m’a pris l’âme l’autre été.

Tant votre image à jamais chère habite en ce cœur tout à vous, mon cœur uniquement jaloux de vous aimer et de vous plaire;

et je tremble, pardonnez-moi d’aussi franchement vous le dire,à penser qu’un mot, un sourire de vous est désormais ma loi,et qu’il vous suffirait d’un geste,d’une parole ou d’un clin d’œil,
pour mettre tout mon être en deuil de son illusion céleste.

Mais plutôt je ne veux vous voir, l’avenir dut-il m’être sombre et fécond en peines sans nombre,Qu’à travers un immense espoir,Plongé dans ce bonheur suprême de me dire encore et toujours, en dépit des mornes retours,

Que je vous aime, que je t’aime.». Verlaine.

Clair de lune, par P. Verlaine

Votre âme est un paysage choisi

Que vont charmant masques et bergamasques

Jouant du luth et dansant et quasi

Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur

Ĺ’amour vainqueur et la vie opportune,

Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur

Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,

Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres

Et sangloter d’extase les jets d’eau,

Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Cythère, par P. Verlaine

Un pavillon à claires-voies

Abrite doucement nos joies
Qu’éventent des rosiers amis;

L’odeur des roses, faible, grâce
Au vent léger d’été qui passe,
Se mêle aux parfums qu’elle a mis ;

Comme ses yeux l’avaient promis,
Son courage est grand et sa lèvre
Communique une exquise fièvre ;

Et l’Amour comblant tout, hormis
La Faim, sorbets et confitures
Nous préservent des courbatures.