Tous keynésiens

source:http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/tous-keynesiens-560159.html

Traditionnellement favorables à des politiques de rigueur, les grandes organisations internationales – le FMI et plus récemment l’OCDE – préconisent désormais des relances budgétaires en Europe. Une re-conversion au keynésianisme, tout juste 80 ans après la publication de la Théorie générale. Mais le FMI comme l’OCDE ne disent pas comment en convaincre les Allemands…

Du FMI à l’OCDE – ces organisations internationales peu suspectes de gauchisme, et qui ont longtemps prôné la baisse des dépenses publiques -, le discours est désormais identique : pour sortir les pays industriels – l’Europe, avant tout -du marasme, une relance budgétaire est nécessaire. Vive la politique budgétaire ! crient les économistes, en choeur. Cette conversion au keynésianisme, tout juste 80 ans après la publication de la Théorie générale, oeuvre majeure du maître de Cambridge, prend la forme d’un mea culpa, et vient d’un constat d’évidence : même si le mot reprise revient depuis des mois dans le discours gouvernemental, notamment en France, l’économie européenne n’émerge pas des basses eaux conjoncturelles. Après une récession aussi violente que celle de 2008-2009, des forces de rappel auraient dû jouer, la croissance était censée repartir franchement, permettant d’effacer la perte d’activité. Il n’en a rien été. Une croissance d’un peu plus de 1%, à laquelle la zone euro parvient péniblement, ne permet pas de résoudre la question de l’emploi. Et les armes habituelles de politique économique, généralement mises en avant, sont singulièrement émoussées.
La politique monétaire ? Elle montre ses limites. La Banque centrale européenne (BCE) s’acharne à faire remonter la hausse des prix dans la zone euro, vers sa cible de 2% l’an, mais n’y parvient pas. En février, les prix dans la zone euro se sont même inscrits en baisse (-0,2%) sur douze mois. La chute de l’euro provoquée par la politique d’assouplissement monétaire (quantitative easing) aurait dû entraîner une inflation importée – puisque, mécaniquement, les prix des produits importés étaient censés augmenter -, mais nul ne la voit dans les statistiques. Et, en dépit des nombreuses incitations mises en place, le crédit bancaire ne repart pas vraiment.
Il est vrai que la politique monétaire est a priori un jeu à somme nulle. Quand les taux d’intérêt baissent, les emprunteurs voient bien sûr leurs charges financières diminuer, mais les prêteurs constatent à l’inverse une érosion de leurs ressources. C’est le cas des banques : les mesures coercitives de la BCE (taux d’intérêt négatifs), destinées à doper les prêts à l’économie, pourraient paradoxalement les conduire à relever leurs taux d’intérêt. La zone euro s’enfonce donc dans la léthargie, caractérisée par une croissance molle et des prix plutôt orientés à la baisse, faisant craindre un processus déflationniste. Un contexte dans lequel les fameuses réformes structurelles, que l’OCDE défend de longue date, sont difficiles à mettre en oeuvre, admettent les experts de l’organisation internationale.
Une relance centrée sur l’investissement

Comment en sortir ? Par la relance budgétaire, clament les organisations internationales, qui constatent les hoquets d’une reprise ne parvenant pas à s’installer, et l’existence de conditions financières particulièrement favorables. Si le PIB a retrouvé ou dépassé son niveau d’avant crise, selon les pays, l’investissement reste largement en dessous. Notamment celui du secteur public. Or la faiblesse actuelle des taux d’intérêt rend pleinement rentables de nombreux projets d’investissement qui ne l’étaient pas auparavant, souligne l’OCDE. Pourquoi ne pas profiter d’un loyer de l’argent au plancher pour investir ?
Les 19 pays de la zone euro en ont globalement les moyens, affichant un excédent record de leur balance des échanges extérieurs courants (3,7% du PIB en 2015). Cet excédent extérieur signifie que la zone euro produit plus qu’elle ne consomme, et ce à hauteur de 3,7% de la richesse produite. Et qu’elle prête cet excédent au reste du monde, alors que les besoins d’investissement existent bien sûr à travers l’Europe. Comment interpréter ce chiffre ? C’est comme si un ménage dont le logement a besoin de travaux, et dont la voiture montre des signes de fatigue, décidait tout de même de ne pas investir et de prêter à ses voisins la part de ses revenus non consommée. Une telle attitude aurait de quoi provoquer l’incrédulité. C’est pourtant celle des pays de la zone euro, considérés collectivement.
Bien sûr, l’Europe n’est pas fédérale. Certains pays n’ont pas vraiment les moyens. La France, par exemple, ne dégage pas d’épargne, si on la considère globalement – pas seulement les ménages qui épargnent effectivement. Sa balance courante est – légèrement – déficitaire. Autrement dit, le total de l’investissement et de la consommation dépasse en France le niveau de la production. En revanche, l’Italie et l’Espagne affichent une balance courante excédentaire. Et surtout l’Allemagne, dont l’excédent de la balance courante a frôlé les 9% du PIB en 2015. Un chiffre astronomique, qui témoigne des marges de manoeuvre allemandes. Ces 9% de PIB épargnés en 2015, l’Allemagne les a globalement prêtés au reste du monde.
L’impulsion ne peut venir que du secteur public

Compte tenu de l’attentisme des entreprises, l’impulsion ne peut venir que du secteur public. Or, si un État a les moyens d’une politique budgétaire de relance, c’est bien l’État allemand, avec son budget en excédent. Au prix d’une dégradation de son déficit ? Les Allemands ne veulent pas en entendre parler. Le ministre des Finances Wolfgang Schäuble va en répétant que les relances budgétaires « ont perdu de leur efficacité » et que les gouvernements ne doivent pas se détourner des « véritables tâches », à savoir les réformes structurelles.
Cet avis n’est pas isolé. Outre-Rhin, tous les économistes « mainstream » ont en mémoire la relance ratée pratiquée au cours des années 1970. Les Allemands peuvent faire valoir que l’Europe est en croissance. Même si celle-ci est plutôt molle, même si la déflation menace. Ils jugent la situation satisfaisante.
Certes, la politique budgétaire n’est plus restrictive aujourd’hui. Rien à voir avec la période 2011-2013, quand la réduction à marche forcée des déficits publics a amputé la croissance de la zone euro de 3,88 points, selon des calculs récents de la direction générale du Trésor. En 2014, les déficits ont été beaucoup moins réduits. Et, depuis 2015, les budgets, considérés globalement, n’ont plus d’effets négatifs sur la croissance, puisque les déficits augmentent à nouveau, en termes structurels, corrigés de la conjoncture. Mais de là à parler de politique de relance… cette hausse des déficits structurels est trop modeste (+0,1 point de PIB en 2015, +0,2 point en 2016, selon Natixis) pour avoir un effet positif sur les économies.
« Mobiliser l’argent disponible au bon niveau »

La France, l’Italie, l’Espagne… pourraient-elles suppléer l’absence de volonté allemande de soutenir la croissance ? Un pays ne peut se lancer seul, et sans l’Allemagne… alors qu’une relance coordonnée en Europe aurait un effet positif sur la croissance, et donc sur les rentrées fiscales.
C’est tout le sens de la révolution keynésienne : si les coupes dans les budgets ont une efficacité toute relative – en termes de réduction du déficit, puisqu’elles aboutissent à amputer la croissance des économies, contribuant du même coup à augmenter les dépenses sociales (chômage) et à faire baisser les recettes fiscales -, les effets positifs d’une relance réussie par le déficit budgétaire peuvent aboutir in fine à la résorption de ce déficit. Quand l’agence Moody’s souligne le « trop de dette » de certains pays européens en regard de la croissance, les keynésiens ont une réponse paradoxale, mais qu’ils sont en mesure de défendre : en investissant – donc en s’endettant – de manière intelligente, l’Europe pourrait relancer vraiment sa machine économique, et donc réduire in fine le poids de sa dette.
Même Emmanuel Macron le préconise :
« Aujourd’hui, il y a besoin de politiques plus keynésiennes en Europe. Mais il ne faut surtout pas faire cette relance au niveau des pays, en particulier d’un pays comme la France » a-t-il déclaré lors des matinales FNTP-La Tribune.
« Avec mon collègue Sigmar Gabriel, nous avons proposé de créer un budget zone euro d’investissement et de stabilisation, avec une capacité d’emprunt au niveau de la zone euro, ce qu’elle ne fait pas », a ajouté le ministre de l’Économie.
« Nous avons un besoin d’infrastructures, mais il faut mobiliser l’argent disponible au bon niveau : la zone euro pour les financements publics, par un emprunt fédéral, et le secteur privé pour exercer un levier. C’est la seule réponse possible pour sortir d’une crise qui nous a conduits à créer un environnement économique déflationniste », a-t-il enfin considéré.

Nous sommes tous nés keynésiens et nous sommes tous keynésiens

Dans ce monde interdépendant, nous sommes tous keynésiens aujourd’hui.

Nous avons tous utilisé à un instant de notre vie une précieuse relance keynésienne.

Le salaire nominal S doit se maintenir pour conserver un effet prix primordial à un équilibre minimal.

En Allemagne, même Angela Merkel vient de mettre en place un salaire minimal, preuve que la conscience keynésienne est nécessaire.

Une opposition des ménages contre les entreprises est contre productive et erronée car les entreprises représentent des ménages et des ménages conçoivent les entreprises.

Keynes était un grand Mathématicien.

Je peux que vous conseiller de lire son œuvre complète en Français d’origine « Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie »

Ou bien lire Joseph Stiglitz un nouveau keynésien « la grande fracture »

car nous sommes tous keynésiens même malgré nous,

Pensez aux enfants, ils ont besoin de base solide, nous ne pouvons pas les laisser tomber.Les enfants sont tous nés keynésiens et ils auront tous besoin un jour d’une relance keynésienne.

Nathalie Lacladère.

L’État et son encadrement/État et économie

Du professeur économiste québécois Gilles Dostaler, extrait d’un article publié dans la revue Cahiers de recherche sociologique, no 32, 1999, pp. 119 à 141. Montréal: Département de sociologie.

L’État et son encadrement

La liberté est au point de départ de la réflexion politique de Hayek. Elle est définie comme l’absence de coercition. Cette liberté, ainsi définie, ne doit pas être confondue avec la liberté politique, la liberté intérieure, ou encore la liberté com­me pouvoir de faire ce qu’on veut, comme toute-puissance. Cette dernière concep­tion de la liberté, qu’il associe à Jean-Jacques Rousseau, Hayek la nomme liberté rationaliste et il l’oppose à sa conception de la liberté spontanée. À la liberté est étroitement lié, dans son esprit, l’individualisme, qu’il associe à la responsabilité.

La coercition est une menace continuelle, et il semble impossible de l’abolir complètement. De là vient la nécessité de l’État, qui est une institution centrale du système hayékien. L’État doit détenir le monopole de la coercition. Le simple fait qu’il puisse y recourir doit suffire pour dissuader ceux qui seraient tentés d’user de coercition. Le monopole de la coercition est toutefois le seul que l’État puisse exercer, même s’il lui est permis d’agir dans beaucoup d’autres domaines.

Mais l’État a tendance à outrepasser son territoire, à exercer son monopole en d’autres lieux. Il importe donc qu’il soit lui-même contrôlé, contraint et limité. Il doit l’être par la règle de droit. Bien plus que l’extension des libertés politiques, la limitation du pouvoir de l’État par la règle de droit est, pour Hayek, la thèse centrale du libéralisme. Cette règle, celle du gouvernement par les lois plutôt que par les hommes, a été inventée et énoncée par les Grecs. La montée de l’État absolutiste au Moyen Âge a marqué la mise en veilleuse de la règle de droit, dont la renaissance est liée à la «glorieuse révolution» du XVIIe siècle en Angleterre. De l’Angleterre, le flambeau du libéralisme est passé aux États-Unis. Mais c’est en France que la perversion de la règle de droit a atteint son point culminant. Terre d’élection du scientisme, la France est un pays qui, au dire de Hayek, n’a jamais vraiment connu la liberté. Les idéaux de la Révolution française et de la lutte contre l’absolutisme étaient axés sur la règle de droit. Mais ces idéaux furent vite oubliés, au profit du « gouvernement par les hommes », d’une nouvelle forme d’absolutisme, d’un « totalitarisme démocratique ». Car, pour Hayek, la démo­cratie n’est pas un bien en soi, contrairement au libéralisme. Elle est une forme de gouvernement, la moins mauvaise. Mais elle peut, aussi bien que l’absolutisme, violer la règle de droit. La majorité peut exercer une coercition sur la minorité. La démocratie doit donc être soumise à la règle de droit. Seul un cadre juridique dominé par la règle de droit peut garantir la liberté, l’absence de coercition, le fonctionnement naturel de l’ordre spontané. Le droit, tel que le conçoit Hayek, est d’ailleurs lui-même un ordre spontané, fruit d’une longue évolution. Les lois ne sont pas élaborées rationnellement par les individus.

Il est évidemment trop simple de résumer le programme hayékien par l’expres­sion de non-interventionnisme. Hayek est un critique radical, cohérent et érudit, de plusieurs des courants dominants dans la pensée politique, sociale et écono­mique de notre siècle, aussi bien que des politiques qui ont eu cours pendant plusieurs décennies dans la plupart des puissances les plus importantes. Mais il ne propose pas pour autant le démantèlement de l’État, auquel il accorde au contraire un rôle important. Seul l’État est en mesure de garantir le cadre juridique néces­saire pour permettre le libre jeu des forces du marché. Cela dit, son pouvoir discrétionnaire doit être étroitement contrôlé, par une règle du droit à l’examen à laquelle Hayek consacre une partie importante de son Droit, législation et liberté. Il y propose un programme très précis et détaillé d’organisation d’institutions per­mettant d’assurer J’encadrement du pouvoir gouvernemental. Ces mesures peuvent paraître utopiques ou ridicules aux yeux de certains, il n’en reste pas moins qu’elles correspondent à une tendance qu’on observe depuis un certain temps dans plusieurs pays, celle qui consiste à dessaisir les assemblées législatives élues d’une partie de leurs pouvoirs et à enchâsser ces pouvoirs dans des constitutions et lois faisant appel à certaines valeurs universelles. Il s’agit bien du programme de remplacement du « gouvernement par les hommes » que critique Hayek. Les hommes sont remplacés par des règles qui n’en sont pas moins édictées par des hommes. C’est là, certainement, l’une des contradictions de la pensée de Hayek, qui n’a d’ailleurs pas craint de dire qu’un régime autoritaire pouvait, dans certains cas, être plus favorable à la liberté qu’un régime démocratique.

État et économie

Le thème « les règles contre l’arbitraire » se retrouve en économie, où cet énoncé a été opposé dès 1936 aux positions de Keynes par l’économiste de Chicago Henry Simons, puis par son élève Friedman. Mais c’est Hayek qui va lui donner l’articulation la plus cohérente, et sans doute la plus influente. Dès 1960, Hayek consacre le dernier tiers de sa Constitution de la liberté à une étude de ce qu’il appelle « la liberté dans l’État-providence », sous la forme d’un réquisitoire auquel ont manifestement emprunté plusieurs des porte-parole du néolibéralisme. On y trouve d’abord une attaque en règle contre une institution à laquelle l’État, avec la complicité des intellectuels keynésiens et sociaux-démocrates, aurait cédé une partie de son monopole de coercition: les syndicats. Hayek ne propose pas pour autant leur suppression, mais la suppression d’un monopole de représentation qui est une violation flagrante de la règle de droit. Le système de sécurité sociale, de son côté, a outrepassé sa fonction légitime de protection des faibles et des démunis pour devenir un moyen détourné de redistribution des revenus. Il en est de même de l’impôt sur le revenu, dont le caractère constitue une autre violation de la règle de droit. Cette réflexion est poursuivie dans Droit, législation et liberté, ouvrage dans lequel Hayek s’attaque à ce qu’il appelle le « mirage de la justice sociale », dont les objectifs relèvent d’une société tribale fondée sur la proximité plutôt que d’une société ouverte fondée sur des règles abstraites.

Hayek ne propose pas pour autant de laisser les gens mourir de faim dans la rue. Il reconnaît à l’État un rôle et une responsabilité à l’égard des plus démunis, des victimes du sort qui n’ont pas le moyen d’être secourus autrement: malades et handicapés, personnes âgées, veuves et orphelins. Il propose l’instauration d’un niveau minimum de revenu au-dessous duquel personne ne devrait tomber. Mais il considère qu’on a confondu cette protection légitime que doit garantir la société avec un système de répartition des revenus visant à garantir aux différents groupes le niveau de revenu auquel ils sont parvenus. Ce dernier objectif, porté par le pouvoir syndical coercitif et encouragé par les thèses keynésiennes de «juste répartition», est totalement illégitime.

Hayek reconnaît aussi que l’État a un rôle à jouer pour assurer divers autres services : « Loin de plaider pour un tel « État minimal », il nous apparaît hors de doute que dans une société évoluée le gouvernement doive se servir de son pou­voir fiscal pour assurer un certain nombre de services qui, pour diverses raisons, ne peuvent être fournis, du moins adéquatement, par le marché. » (Hayek [1979] 1983, p. 49.) Il en est ainsi pour des services qui profitent à tous et qu’on ne peut fournir sans que tous contribuent à leurs coûts.

Les principales catégories de biens publics qui ne peuvent qu’être offerts à tous indistinctement sont pour Hayek les suivants: la protection contre la violence, les épidémies et catastrophes naturelles, telles qu’inondations, tremblements de terre, incendies ; la plupart des routes, à l’exception de celles sur lesquelles on peut demander un péage ; un certain nombre de services urbains; la définition des poids et mesures; la fourniture d’informations telles que les cadastres, cartes, statistiques diverses, certificats de qualité pour certaines marchandises. Les problèmes de pollution sont pris en compte par Hayek qui accepte le concept d’externalité.

Toutefois, l’autorité de l’État dans ce domaine ne doit pas être aussi importante que son autorité comme organisme ayant le monopole de la coercition. En parti­culier, si certains services ne peuvent être financés que par l’impôt, il ne s’ensuit pas qu’ils doivent être gérés par le gouvernement. Hayek considère que la propo­sition de Friedman concernant les bons de scolarité pourrait être étendue à d’autres domaines. Comme le marché demeure en dernier ressort le meilleur moyen pour la production et l’allocation des ressources, il convient de réduire au minimum les activités qui ont pour effet de contrarier cet ordre spontané. Dans la gestion de ces activités, le gouvernement devrait lui-même être soumis aux règles de la con­currence.

Ainsi n’y a-t-il, dans l’esprit de Hayek, aucun secteur d’activité qui soit de droit réservé aux pouvoirs publics. Il est donc erroné de concevoir une distinction rigide entre secteur public et secteur privé, et des activités peuvent passer de l’un à l’autre selon les circonstances. Évidemment, la situation la plus souhaitable est celle dans laquelle le passage du public au privé prédomine. Pourvu, évidemment, que les conditions soient réunies pour que le marché libre puisse bien remplir son rôle.

On pourrait concevoir, entre le privé et le public, un secteur intermédiaire indépendant. On peut constater ici une convergence avec les idées de Keynes sur ce que ce dernier appelle les corporations semi-autonomes. Mais, alors que Hayek les voit comme un moindre mal, Keynes les considère comme la voie de l’avenir. Hayek ajoute que plusieurs besoins collectifs auxquels pourvoient aujourd’hui les gouvernements ont été d’abord pris en charge par des individus ou des groupes animés d’un sens public. Tel est le cas des écoles, hôpitaux, musées, théâtres et parcs. Ils ne sont pas plus les créations de l’État que du marché. Les Églises, en particulier, ont joué ici un rôle majeur. Hayek donne comme exemple d’un type d’organisme très efficace, ni public ni privé, les Alcooliques Anonymes. Un sec­teur indépendant est un moyen de lutter contre le monopole gouvernemental et l’inefficacité et le gaspillage qui le caractérisent. La décentralisation du pouvoir du gouvernement central vers les niveaux régionaux et locaux est une autre manière de pallier certains inconvénients du monopole central.

Le problème majeur du monde contemporain est évidemment la tendance du secteur public à s’étendre sans cesse, et surtout sans contrôle. Les structures politi­ques modernes, avec la confusion entre droit et législation, et l’absence de contrô­le sur le monopole gouvernemental amènent l’État à élargir constamment l’assiette fiscale en qualifiant arbitrairement de services publics un nombre de plus en plus considérable de biens. Il n’existe en fait qu’un seul service qui soit, depuis l’origine, sans ambiguïté, public et qui nécessite l’attribution de grands pouvoirs discrétionnaires au gouvernement, c’est la protection contre l’ennemi extérieur. Et justement, les périodes de guerre et de préparation à la guerre permettent aux gou­vernements de centraliser leurs pouvoirs et d’augmenter la ponction fiscale. C’est ainsi à la faveur de la Seconde Guerre qu’a triomphé la révolution keynésienne.

C’est abusivement que des domaines comme celui de l’émission monétaire ou des services postaux sont tombés sous la coupe gouvernementale, au même titre que la protection gouvernementale. Hayek, et en cela il s’oppose à Friedman, pré­conise la dénationalisation de la monnaie dont le monopole donne à l’État le pouvoir de générer l’inflation et de dépouiller sans contrainte les citoyens. Dans le cas des postes, dont la prise en charge tient historiquement à la volonté gouverne­mentale de surveiller la correspondance des sujets, le monopole donne aux syndicats un pouvoir coercitif et leur permet de prendre le public en otage pour améliorer les avantages corporatifs de leurs membres. On constate un phénomène analogue dans ce que Hayek appelle les autres « syndicalo-services publics » : transports, communications, fourniture d’énergie. Il s’agit là de domaines qui ne sont d’aucune manière naturellement publics et qui, dans la plupart des cas, seraient mieux gérés par l’entreprise privée. Les monopoles empêchent la concur­rence et engendrent une fixation politique des tarifs qui favorise, selon Hayek, l’étalement tentaculaire des villes. Le monopole étatique sur la radiotélévision est évidemment une autre situation tout à fait inacceptable, même s’il est souhaitable que certains types d’informations soient rendus gratuitement accessibles.

Conclusion

C’est sur une construction théorique complexe que Hayek assoit sa condamna­tion du socialisme et de toute forme d’interventionnisme. Son libéralisme est différent de celui d’autres courants libéraux contemporains, tels ceux qu’on peut associer à Friedman et au monétarisme, ou encore à Lucas et à la nouvelle écono­mie classique. Au premier, Hayek reproche sa croyance dans les agrégats macro­économiques et il oppose au programme friedmanien de règle monétaire celui de dénationalisation de la monnaie, ordre spontané par excellence. Au second, il re­proche sa croyance dans l’équilibre général. Plus encore, Hayek s’oppose à d’autres tenants de l’école autrichienne, y compris, et de plus en plus ouvertement après le décès de celui-ci, à son premier maître, Mises, à qui il reproche son apriorisme radical, dont les fondements seraient rationalistes.

Hayek conclut La constitution de la liberté par un texte intitulé « Pourquoi je ne suis pas un conservateur ? » Conservatisme, socialisme et libéralisme sont pour lui les trois pôles de la pensée politique moderne. À son avis, les deux premiers sont beaucoup plus proches qu’on ne le pense, et son libéralisme est aussi éloigné de l’un que de l’autre.

Comme les socialistes, les conservateurs croient à l’autorité et ne comprennent pas l’ordre spontané, le jeu des forces économiques. Ils acceptent la coercition si le but est considéré comme bon; ils sont prêts à utiliser beaucoup de moyens pour imposer leurs fins, comme les socialistes. Ils sont, comme les socialistes, nationa­listes. Ils craignent le changement, alors que les libéraux sont pour le progrès, sachant qu’on ne peut prédire l’endroit où il nous mènera. L’ennui, c’est que même le mot «libéral» a été perverti, en particulier aux États-Unis où il est employé pour caractériser en fait les sociaux-démocrates.

Hayek n’aime pas le mot « libertarien » et ses connotations anarchistes. L’anarchisme est pour lui une variante du totalitarisme. Et contrairement aux anarcho-capitalistes, il attribue une place importante à l’État dans son système. Quoique limité par la règle de droit, l’État n’en a pas moins le monopole de la coercition. Il encadre l’ordre spontané, le marché qui nécessite un cadre juridique. La police, l’armée et la justice privées préconisées par David Friedman et les anarcho-capitalistes sont donc inconcevables pour Hayek. Il admet aussi que l’État intervienne dans tous les autres domaines, dont celui de l’économie, à condition qu’il n’exerce nulle part un monopole, y compris dans un domaine comme celui de l’émission de la monnaie.

À la recherche d’une étiquette pour se caractériser lui-même, Hayek la trouve finalement dans le vieil héritage libéral qui est né avec la glorieuse révolution anglaise : « Plus j’en apprends concernant l’histoire des idées, plus je pense que je suis simplement et essentiellement un « Old Whig » impénitent. » (Hayek [1960] 1994, p. 404.)

Quelle influence ce vieux Whig a-t-il exercée sur les architectes de la vague actuelle de déréglementation? Il n’est pas facile de répondre à cette question. Cette influence est à la fois énorme et diffuse. Énorme parce que Hayek, en dépit de ses idiosyncrasies et de son hétérodoxie au sein du libéralisme contemporain, est en même temps l’un des théoriciens de ce dernier les plus cohérents et les plus érudits. C’est aussi, on l’a vu au début, un organisateur infatigable qui a regroupé les penseurs du libéralisme dès la fin de la guerre. À ce double titre, il a exercé une très forte influence sur plusieurs penseurs et, à travers eux, sur plusieurs décideurs. L’attribution du prix Nobel, en 1974, a évidemment conforté cette influence.

En même temps, l’œuvre de Hayek est immense, complexe et la plupart du temps d’un accès difficile. On peut penser sans risque de se tromper qu’elle n’a pas été beaucoup lue et étudiée, y compris par ses disciples. En cela, Hayek partage le sort de deux de ses adversaires, Keynes et Marx. Les fondements philosophiques de son libéralisme sont très peu connus. On ne retient que certaines formules chocs résumant son opposition au keynésianisme et à l’État interventionniste, formules qui, la plupart du temps, ne sont pas de lui, mais de disciples.

Le programme de transformation de Hayek est aussi relativement peu connu et souvent mal compris. Nous avons vu que sa remise en question de l’État n’était pas aussi radicale qu’on le pense. Mais en même temps, sa critique de l’inter­ventionnisme est radicale. Il est donc indéniable que son argumentation a servi d’appui à des décisions, prises un peu partout dans le monde, de démanteler un système mis en place depuis la révolution keynésienne.

Le lien entre le rouble et Keynes par Steve H. Hanke

Steve H. Hanke , professeur d’économie appliquée à l’Université Johns Hopkins, est Senior Fellow et directeur du Projet des Devises Troubled au Cato Institute.Steve H.Hanke est un économiste américain connu pour son important travail sur les tableaux de change, la dollarisation, l’hyperinflation, et d’autres sujets en économie appliquée.

J’ai traduit rapidement en français l’article précédent de Steve H.Hanke

Le 3 Mars 2014, les Etats-Unis sont entrés en guerre avec la Russie. C’est alors que les États-Unis ont imposé des sanctions premières. Et, oui, les sanctions ne sont rien de plus que la guerre par des moyens non-militaires. Puis, le 11 Novembre la Russie a commis un faux pas majeur. Le rouble flottait. Depuis lors, le rouble n’a pas flotté sur une mer de tranquillité. Il a plongé au même rythme que l’huile – d’environ 25% et sa volatilité a grimpé à environ 65%.

La chute du rouble signifie que les importations russes seront plus chères et les exportations plus compétitives. Cette combinaison permettra de garder le compte courant de la Russie positif, ce qui permettra de compenser une partie de fuite massive de capitaux de la Russie.

« Un conseil de devises, plutôt que d’un rouble flottant, cela permettrait de protéger la Russie du spectre de l’inflation. « 

En outre, les comptes budgétaires de la Russie sont libellés en roubles et la dépréciation de ses exportations de pétrole sont facturées en dollars américains appréciés.Ainsi, le coût financier du prix du pétrole sera amorti par un rouble faible.

Mais, il y a des limites à tous les avantages temporaires de la déroute du rouble. Lorsqu’une monnaie prend une plongée, le spectre de l’inflation est toujours juste au coin de la rue. Comment la Russie peut éviter des dommages supplémentaires et corriger son erreur du 11 Novembre?

La Russie devrait abandonner le régime de change flottant, qu’elle a adopté le 10 Novembre, l’huile et d’autres produits que les exportations russes sont tarifés et facturés en dollars américains. En adoptant un régime de flottement du taux de change, la Russie invite l’instabilité. Le Taux de change nominal du rouble fluctue avec de l’huile et d’autres prix des matières premières. Lorsque le prix du pétrole augmente (diminue) le rouble s’apprécie (dépréciation), et la Russie connaîtra un tour de montagnes russes qui se distingue par les bas et hauts déflationnistes inflationnistes. Pour éviter ces randonnées sauvages, la plupart des grands producteurs de pétrole – l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar et les Émirats arabes unis – LINK leurs monnaies au dollar américain. La Russie devrait faire la même chose.

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Pour bien faire les choses, la Russie devrait lever une page du livre de jeu russe de John Maynard Keynes et établir une caisse d’émission.

Dans un système de caisse d’émission d’une banque centrale émet les billets et pièces de monnaie.C’est convertible en monnaie de réserve étrangère à un taux fixe et sur demande. Comme les réserves, l’autorité monétaire tient de haute qualité, des titres portant intérêt libellés dans la monnaie de réserve. Ses réserves sont égales à 100%, ou un peu plus, de ses billets et pièces en circulation, comme fixé par la loi. Une banque centrale gérée par un conseil de change n’accepte pas les dépôts et cela génère des revenus de la différence entre les intérêts payés sur les titres qu’il détient et la charge de maintenir sa note et pièces en circulation. Il n’y a pas de politique monétaire discrétionnaire. Au lieu de cela, les seules forces du marché déterminent la masse monétaire.

Il existe un précédent historique en Russie pour un conseil monétaire. Après la révolution bolchevique, lorsque les troupes de Grande-Bretagne et d’autres pays alliés ont envahi le nord de la Russie, la monnaie était dans le chaos. La guerre civile russe avait commencé, et toutes les parties impliquées dans le conflit ont été la délivrance de son propre argent presque sans valeur. Il y avait plus de 2000 émetteurs séparés de roubles fiat.

Pour faciliter les échanges, les Britanniques ont établi une émission Caisse nationale pour le nord de la Russie en 1918. La Caisse a émis des billets « en roubles Colombie ». Ils ont été soutenus par de livres sterling et convertibles en livres à un taux fixe. Kurt Schuler et j’ai découvert des documents dans les archives du Foreign Office britannique qui prouvent que le père du rouble Colombie n’était autre que John Maynard Keynes, qui était un fonctionnaire du Trésor britannique à l’époque.

Malgré la guerre civile, le rouble britannique était un grand succès. La monnaie n’a jamais dévié de son taux de change fixe avec la livre britannique. Contrairement à d’autres roubles russes, le rouble Colombie était une réserve de valeur sûre. Naturellement, le rouble Colombie a conduit d’autres roubles sur la circulation. Malheureusement, la vie du rouble britannique était brève: l’émission Caisse nationale a cessé ses activités en 1920, après que les troupes alliées se sont retirées de la Russie.

Oui, il est temps pour Poutine de lever une page de Keynes et de ce qui la plupart des grands producteurs de pétrole non-américains font déjà: lien du rouble au billet vert.

The Link between the Ruble and Keynes by Steve H.Hanke

Steve H. Hanke , professeur d’économie appliquée à l’Université Johns Hopkins, est Senior Fellow et directeur du Projet des Devises Troubled au Cato Institute.Steve H.Hanke est un économiste américain connu pour son important travail sur les tableaux de change, la dollarisation, l’hyperinflation, et d’autres sujets en économie appliquée.

On March 3, 2014, the United States went to war with Russia. That’s when the U.S. first imposed sanctions. And, yes, sanctions are nothing more than war by non-military means. Then, on November 11 Russia committed a major misstep. It floated the ruble. Since then, the ruble hasn’t floated on a sea of tranquility. It has plunged in lockstep with oil — by about 25% and its volatility has soared to around 65%.

The ruble’s plunge means that Russian imports will be more expensive and exports more competitive. This combination will help keep Russia’s current account positive, which will offset some of Russia’s massive capital flight.

A currency board, rather than a floating ruble, would protect Russia from the specter of inflation.”
In addition, Russia’s fiscal accounts are denominated in depreciating rubles and its oil exports are invoiced in appreciating U.S. dollars. So, the fiscal blow from lower oil prices will be cushioned by a weak ruble.

But, there are limits to any temporary benefits from a ruble rout. When a currency takes a dive, the specter of inflation is always right around the corner. How can Russia avoid further damage and correct for its error of November 11?

Russia should abandon the floating exchange-rate regime, which it adopted on November 10. Oil and other commodities that Russia exports are priced and invoiced in U.S. dollars. By embracing a floating exchange-rate regime, Russia is inviting instability. The ruble’s nominal exchange rate will fluctuate with oil and other commodity prices. When the price of oil rises (falls) the ruble will appreciate (depreciate), and Russia will experience a roller-coaster ride distinguished by deflationary lows and inflationary highs. To avoid these wild rides, most of the big oil producers — Saudi Arabia, Kuwait, Qatar and the United Arab Emirates — link their currencies to the U.S. dollar. Russia should do the same.

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To get things right, Russia should lift a page from John Maynard Keynes’ Russian playbook and establish a currency board.

Under a currency board system a central bank issues notes and coins. These are convertible into a foreign reserve currency at a fixed rate and on demand. As reserves, the monetary authority holds high-quality, interest bearing securities denominated in the reserve currency. Its reserves are equal to 100 per cent, or slightly more, of its notes and coins in circulation, as set by law. A central bank operating under a currency board rules does not accept deposits and it generates income from the difference between the interest paid on the securities it holds and the expense of maintaining its note and coin in circulation. It has no discretionary monetary policy. Instead, market forces alone determine the money supply.

There is an historical precedent in Russia for a currency board. After the Bolshevik Revolution, when troops from Britain and other allied nations invaded northern Russia, the currency was in chaos. The Russian civil war had begun, and every party involved in the conflict was issuing its own near-worthless money. There were more than 2,000 separate issuers of fiat rubles.

To facilitate trade, the British established a National Emission Caisse for northern Russia in 1918. The Caisse issued “British ruble” notes. They were backed by pounds sterling and convertible into pounds at a fixed rate. Kurt Schuler and I discovered documents at the archives in the British Foreign Office which prove that the father of the British ruble was none other than John Maynard Keynes, who was a British Treasury official at the time.

Despite the civil war, the British ruble was a great success. The currency never deviated from its fixed exchange rate with the British pound. In contrast to other Russian rubles, the British ruble was a reliable store of value. Naturally, the British ruble drove other rubles out of circulation. Unfortunately, the British ruble’s life was brief: The National Emission Caisse ceased operation in 1920, after allied troops withdrew from Russia.

Yes, it is time for Putin to lift a page from Keynes and follow what most large non-U.S. oil producers already do: link the ruble to the greenback.

Source: http://www.cato.org/publications/commentary/link-between-ruble-keynes

KEYNES ET LES PROBABILITÉS: UN ASPECT DU «FONDAMENTALISME» KEYNÉSIEN

KEYNES ET LES PROBABILITÉS :UN ASPECT DU « FONDAMENTALISME » KEYNÉSIEN

O Fausse et perfide Probabilité

Ennemie du vrai, et amie du pervers.

Par tes yeux troubles l’Opinion apprend à reconnaître

La faiblesse du parti de la vérité, ainsi que sa stérilité.

J. M. Keynes, Traité de probabilité, p. 514.

1. Si l’importance d’un auteur pouvait se mesurer à l’aune des controverses que suscite l’interprétation de sa pensée, il n’est pas douteux que Keynes tiendrait un rang plus qu’appréciable. Dans un article de 1976, A. Coddington [7] est intervenu dans ce débat en proposant une analyse qui réduit l’intensité de ces controverses : il distingue en effet trois « variétés » de « keynésianisme », et indique que, loin de s’opposer, elles sont « largement complémentaires ». Ces trois variétés de keynésianisme sont, selon lui, l’approche « fondamentaliste », qui est exposée de la façon la plus éloquente par un auteur comme G.L.S. Shackle ([37], [38]), l’approche «hydraulique», qui fait référence aux courbes IS/LM et à la macroéconomie des « manuels » ([16], [35]), et l’approche « réductionniste reconstituée », qui fait notamment référence aux travaux plus récents de R. W. Clower [6] et A. Leïjonhufvud [29].

D’une manière générale, l’approche « fondamentaliste » voit dans les concepts d’anticipation, d’incertitude et d’ignorance l’essence de la contribution de Keynes à la théorie économique. Quelle que soit en une version antérieure de cet article a bénéficié des remarques de Madame Le Minor, de MM. Ph. et C. Nanopoulos. Qu’ils en soient ici remerciés. Est également omniprésente la dette intellectuelle que j’ai à l’égard du professeur N. Georgescu-Roegen.

Revue économique — N° 5, septembre 1982.

Définitive la dénomination que différents auteurs attribuent à ce que recouvre le « fondamentalisme » keynésien, l’accord se fait sur la localisation principale de cette variété de keynésianisme dans l’œuvre même de Keynes. Il s’agit essentiellement du chapitre xn, « l’Etat de la prévision à long terme », de la Théorie générale [20], et de l’article de 1937 du Quaterly Journal of Economies [26]. Le chapitre xvn de la Théorie générale est également concerné, mais dans une moindre mesure. Or, dans une des rares notes de bas de page du chapitre xn, — et cette note est aussi fréquemment citée qu’elle est brève ([20], p. 148) —, Keynes mentionne que, par « très incertain », il n’entend pas la même chose que « très improbable », et renvoie le lecteur au chapitre vi de son Traité de probabilité.

Bien que fréquemment citée, cette note n’a pas, à notre connaissance, donné lieu à des investigations spécifiques. Aussi est-ce cet aspect du « fondamentalisme » keynésien que nous allons tenter d’approfondir ici. D’une façon générale, cette étude renvoie à la théorie des probabilités, sujet immense dont il est hors de question pour nous de rendre compte ici de façon exhaustive. Nous nous bornerons à exposer ce qui, dans la théorie des probabilités ainsi que dans la conception de Keynes exposée dans son Traité de probabilité, fait apparaître certains éléments essentiels du « fondamentalisme » keynésien en général et notamment du chapitre xn de la Théorie générale : nous montrerons ainsi que, pour Keynes, la probabilité n’est mesurable que dans un nombre limité de cas. Dans tous les autres cas, et notamment ceux relatifs à des décisions qui engagent l’avenir — tant l’agent économique que l’économiste lui-même sont concernés par ces cas — , la probabilité n’est pas mesurable. Bien plus, l’étude du comportement de l’agent face à l’incertitude passe par la prise en compte de deux dimensions dont l’une est la probabilité et l’autre ce que, au chapitre vi du Traité de probabilité, Keynes appelle le « poids » des raisonnements et qui, au chapitre xn de la Théorie générale, sera repris dans l’idée d’« état de la confiance ». L’exposé de ces différents éléments permettra de revenir sur l’idée de complémentarité des variétés de keynésianisme suggérée par A.Coddington dans la conclusion de son article:nous insisterons notamment sur la complémentarité des approches « fondamentaliste » et « hydraulique ».

2. Si notre propos n’est pas d’exposer de façon exhaustive la théorie des probabilités, il nous paraît néanmoins nécessaire de faire précéder de quelques remarques ce qui, de cette théorie, est véritablement pertinent pour notre sujet. La première remarque pourra paraître paradoxale à qui n’est pas familier de l’épistémologie des mathématiques, mais elle n’en demeure pas moins essentielle. Il se trouve en effet que le concept de probabilité ne fait pas l’unanimité autour de sa définition et que les controverses relatives au fondement même du calcul des probabilités sont loin d’être closes. En témoigne l’extrait suivant de L. J. Savage dont le nom reste attaché à l’un des courants d’interprétation de la probabilité, sur lesquels nous reviendrons : « II doit y avoir des douzaines d’interprétations différentes de la probabilité défendues par des autorités vivantes, et certaines autorités soutiennent que plusieurs interprétations différentes de la probabilité peuvent être utiles, c’est-à-dire que le concept de probabilité peut avoir différents sens significatifs dans différents contextes. » ([36], p. 2.)

Les controverses qui entourent le concept de probabilité paraissent relever de deux ordres différents. Le premier n’est pas véritablement pertinent pour notre propos, car il se situe à l’intérieur du concept mathématique de probabilité, à l’intérieur de ce que nous appellerons, en référence à G.L.S. Shackle ([37], p. 371), l’interprétation axioma- tique de la probabilité : la controverse concerne le fait de savoir si l’on doit imposer de façon axiomatique la propriété de a-additivité au concept de mesure de probabilité.

Nous laisserons de côté ce point de désaccord (dont on trouvera mention dans [36], p. 42-43), et considérerons que la théorie mathématique de la probabilité connaît un large consensus : la construction axiomatique de cette théorie a été proposée en 1929 par A. N. Kolmogorov [28]. Elle constitue une branche des mathématiques relevant de la théorie de la mesure. L’accord est rendu possible dans ce domaine par le fait que cette théorie ne cherche pas à déterminer les « vraies » valeurs des probabilités des états de la nature. Aussi cette théorie « pure » ne peut-elle recevoir d’application qu’en utilisant des conventions supplémentaires qui ne peuvent être purement mathématiques, mais qui conduisent à transformer le calcul des probabilités en propositions pleinement significatives.

C’est à propos des propriétés extra-mathématiques de la probabilité et de l’interprétation qu’il y a lieu d’en donner, que la controverse s’instaure véritablement. Ce second lieu de controverse nous retiendra bien davantage, et ce d’autant qu’il comporte lui-même deux dimensions : la première provient de ce qu’il existe plusieurs interprétations de la probabilité — trois, pour nous limiter à l’essentiel — , la seconde découle de la réponse que l’on apporte à la question de savoir si la probabilité est ou non mesurable. L’exposé de cette dernière question interviendra après que nous aurons déjà largement entamé les développements relatifs aux diverses interprétations de la probabilité, développements dont il faut souligner qu’ils ne pourront constituer que l’aperçu d’un sujet sur lequel existe une littérature fort abondante (on trouvera dans [2] une importante bibliographie thématique enrichie de commentaires de l’auteur).

Sur le plan historique, le concept de probabilité doit son origine à des travaux de sciences sociales, mais c’est dans le domaine des sciences de la nature que les développements ultérieurs de ce concept ont trouvé leurs applications les plus importantes. Dans le cadre de ces dernières disciplines, s’est ainsi progressivement développée une première interprétation du concept de probabilité, la probabilité dite fréquentiste ou objective, selon laquelle la probabilité est une propriété relative à des expériences aléatoires : « Chaque fois que nous disons que la probabilité d’une expérience est égale à P, nous entendons que dans une longue série de répétitions de l’expérience, il est pratiquement certain que la fréquence de E sera approximativement égale à P. » [9]. Cette première interprétation encourt deux types essentiels de reproches (cf. [36], p. 61-62). Le premier tient à ce que cette interprétation de la probabilité ne s’intéresse qu’à une catégorie particulière d’événements, ceux pour lesquels il est précisément possible d’obtenir cette « longue série de répétitions de l’expérience ». Le second relève de la circularité : pour que les « répétitions de l’expérience » puissent conduire à des résultats différents, elles doivent être dans une certaine mesure différentes, et cette différence est qualifiée d’aléatoire. Or il n’a pas été possible de donner de l’aléa une définition qui ne recoure pas d’une façon ou d’une autre à la notion de probabilité.

3. Cette dernière critique nous conduit directement au deuxième type d’interprétation de la probabilité apparu historiquement, la probabilité «logique » : l’interprétation qu’elle donne du concept de probabilité est particulièrement importante, tant pour la science économique en général que pour notre propos actuel. Dans cette interprétation, on s’intéresse à la probabilité comme mesure du degré de relation logique entre des événements ou entre des propositions. Ce peut être par exemple la probabilité que telle décision de politique internationale permette de voir s’achever d’ici à la fin de l’année un conflit actuellement en cours dans telle partie du monde. Transposant à l’univers économique, on retrouve des jugements de nature semblable à propos des décisions d’investissement : ces jugements sont fondés sur des données certes imparfaites, mais qui n’en possèdent pas moins une certaine pertinence pour la décision concernée.

Ce courant d’interprétation de la probabilité est apparu en Angleterre dans les premières années de ce siècle, sous l’influence notamment du philosophe W.-E. Johnson (cf. [25]). Les travaux les plus représentatifs de ce courant de pensée sont ceux de H. Jeffreys [18] et de R. Carnap [5] . Bien que l’on puisse trouver trace d’articles de H. Jeffreys et de D. Wrinch sur le sujet dans le Philosophical Magazine de 1919 et de 1921 (cf. [18], p. V), le fait essentiel pour notre propos est que c’est Keynes qui, après avoir suivi comme Jeffreys et Wrinch l’enseignement de W. E. Johnson à Cambridge, a proposé, avec son Traité de probabilité publié en 1921 [19], le premier ouvrage correspondant à ce courant de pensée.

3.1. Arrêtons-nous quelques instants sur cet ouvrage, pour en situer l’importance dans le développement de la théorie des probabilités comme dans l’itinéraire intellectuel de Keynes. Le Traité de probabilité est la thèse de doctorat de Keynes. Après l’avoir écrit entre 1906 et 1909, Keynes l’a repris pour publication pendant les années 1909- 1912 et 1920-1921. R. F. Harrod, dans son ouvrage consacré à la vie de Keynes, établit un net partage entre le travail de Keynes sur son Traité de probabilité et ses autres activités durant la période 1906- 1911 : « Ses autres activités étaient aisées pour lui, et il pouvait les faire sans le moindre effort » ([14], p. 133.) A l’inverse, Keynes consacra à son Traité de probabilité l’essentiel de son énergie intellectuelle (il avait entre vingt-trois et vingt-neuf ans), comme en témoigne cet extrait de lettre qu’il écrivit à Marshall, datée du 13 septembre 1910 : « J’ai consacré tout ce temps à mon Traité de probabilité à l’exclusion de tout le reste et suis heureux de dire que la fin semble se profiler. Cela a occupé tout mon temps libre des quatre dernières années, et je ne serai pas mécontent d’être à nouveau libre pour d’autres choses. » (Cité par Harrod, [14], p. 133, n. 1). Mise à part l’opinion défavorable de H. W. B. Joseph, philosophe de l’université d’Oxford, opinion qui, selon le témoignage de Harrod ([14], p. 138-140), peut être contestée, l’accueil réservé à l’ouvrage de Keynes fut extrêmement élogieux, aussi bien de la part de H. Jeffreys et de D. Wrinch (cf. [14], p. 137) que d’auteurs aussi prestigieux que Whitehead et Russell.

Ce dernier déclarait : « II est impossible de décerner suffisamment d’éloges à cet ouvrage dans son ensemble. On doit espérer qu’il stimulera un travail ultérieur sur un sujet important par-dessus tout, que philosophes et logiciens ont indûment négligé. » [34] Pour des raisons que nous développerons plus loin, un tel travail ne vit jamais le jour, mais on peut par contre relever le jugement de Pigou dans Y Economie Journal de décembre 1921 :  « Les économistes reconnaîtront avec fierté ce que l’un des leurs a accompli dans un domaine autre et envisageront avec un plaisir supplémentaire son prochain essai dans leur propre domaine. » [32]

Sur le plan de l’histoire des idées, on peut ici noter que le Traité de probabilité se trouvait être le premier travail systématique en anglais, relatif au fondement des probabilités, édité depuis cinquante- cinq ans : le précédent ouvrage est en effet celui du « fréquentiste » John Venn, Logic of Chance, datant de 1866 (cf. [19], p. 473). R. B. Braithwaite, auteur de la préface de la réédition du Treatise on probability en 1972 [4], note sans donner de précision que, entre 1866 et 1915, il n’y a eu qu’un seul ouvrage « comparable » paru dans une langue autre que l’anglais ([4], p. XV). Bien que Max Black, auteur du remarquable article « Probabilité » de YEncyclopedia of philosophy cité plus haut, reconnaisse, au paragraphe de sa bibliographie thématique consacré aux ouvrages généraux relatifs à la probabilité, que l’ouvrage de Keynes « doit être lu par tous ceux qui désirent étudier sérieusement le sujet» ([2], p. 478) et au paragraphe sur les théories logiques qu’il est «encore indispensable » ([2], p. 479), il faut reconnaître avec R.B. Braithwaite que c’est seulement « l’essence de la théorie de Keynes qui demeure vivante aujourd’hui. Keynes écrivit son Traité à une époque où les mathématiciens découvraient les conditions nécessaires pour qu’un système d’axiomes d’un quelconque domaine soit formellement satisfaisant ; le développement axiomatique (dans la partie II du Traité) des théorèmes du calcul des probabilités comporte plusieurs défauts formels sérieux» ([4], p. XVI-XVII). Sur ce point, il est donc actuellement préférable d’utiliser la présentation de H. Jeffreys, sur laquelle nous reviendrons, et dont on peut noter que la première édition n’intervint qu’en 1939.

3.2. La théorie de la probabilité logique vise, avons-nous dit, à établir un hen logique entre des propositions — et pas seulement entre des événements : elle interprète donc la probabilité comme une liaison propositionnelle, comparable intuitivement à une implication affaiblie.

Nous pouvons donner un bref aperçu de ce que recouvre cette problématique, à partir du texte même de». Keynés :

Dans le cours ordinaire de la pensée et du raisonnement, nous supposons constamment que la connaissance d’une proposition, tout en ne prouvant pas la vérité d’une seconde, fournit néanmoins certaine raison d’y croire. Au vu des données, nous affirmons que nous devrions préférer telle ou telle croyance. Nous revendiquons une base rationnelle pour des affirmations qui ne sont pas démontrées de façon concluante. Nous permettons en fait que des propositions puissent être dépourvues de preuve sans, pour cette raison, être dépourvues de fondement. Et il ne semble pas à la réflexion que l’information que nous véhiculons par ces expressions soit totalement subjective […]. Nous pensons qu’il y a une réelle relation objective entre les données de Darwin et ses conclusions, qui est indépendante du simple fait de notre croyance, et qui est tout aussi réelle et objective, quoique d’un degré différent, que celle qui existerait si le raisonnement était aussi démonstratif qu’un syllogisme. Nous prétendons, en fait, accéder à la connaissance d’un lien logique entre un ensemble de propositions que nous appelons nos données (« evidence ») et que nous supposons connues de nous, et un autre ensemble que nous appelons nos conclusions, et auquel nous attachons plus ou moins de poids selon les raisons offertes par le premier. C’est sur ce type de relation objective entre des ensembles de propositions […] que l’attention du lecteur doit être dirigée. ([19], p. 5-6. Souligné par l’auteur.)

On parlera donc de « probabilité logique » ou de « degré de confirmation » ou de « degré de croyance rationnelle », défini par Keynes de la façon suivante : « Si nos prémisses consistent en un ensemble de propositions h et notre conclusion en un ensemble de propositions a, alors, si la connaissance de h justifie une croyance rationnelle en a de degré a, nous disons qu’il y a relation de probabilité de degré a entre a et h » ([19], p. 4. Là relation de probabilité ainsi définie est notée a/h par Keynes).

On voit tout l’intérêt de la notion de probabilité logique pour l’analyse économique, car, dans le cadre de cette interprétation, l’absence d’une série statistique ne vient nullement nier la possibilité de construire des probabilités.           N. Georgescu-Roegen mentionne ainsi l’enjeu fondamental de la construction des probabilités logiques : « Le jour où la théorie de la probabilité sera capable d’établir des prévisions sur une telle base, solide et objective, bien des problèmes qui nous déconcertent encore seront résolus. Le rôle de l’entrepreneur, par exemple, sera alors repris ( » taken over « ) par une section autonome de l’entreprise — le Bureau de la relation de probabilité — qui prendra automatiquement les  » bonnes  » décisions, y compris celle relative aux fonds qui devraient être affectés à son budget propre. Mais ce jour semble encore éloigné. » ([13], p. 255). Le caractère dubitatif de cette dernière phrase nous conduit maintenant à aborder l’autre problème donnant lieu à controverse, à savoir la mesure des probabilités.

3.3. Pour les raisons que nous avons indiquées, nous utiliserons la contribution de H. Jeffreys pour étudier la construction axiomatique de la mesure du degré de confiance. Nous nous inspirerons également en partie de l’analyse qu’en propose J. R. Hicks dans son ouvrage de 1979 : Causality in economics ([17], chap, vin, p. 103-122). Avant d’en venir à son exposé proprement dit, il est important pour la suite de noter que l’axiomatique proposée par H. Jeffreys est en définitive assez proche de celle offerte par l’interprétation subjectiviste de la probabilité que nous mentionnerons en dernier lieu : cette proximité réside dans le fait que leur axiomatique est définie en termes de (pré)ordres des préférences ; ce type d’approche les différencie largement de l’approche fréquentiste.

Un bref aperçu de ces axiomes permet de mieux percevoir la portée de la thèse défendue par Keynes. Le premier est l’axiome de comparabilité des probabilités : une certaine information étant donnée (cette information est définie par une proposition), de deux propositions, l’une est plus probable qu’une autre, ou toutes deux sont également probables ([18], p. 16). Le second axiome définit la transitivité de la relation de probabilité : si, toujours pour une information donnée, la proposition q est plus probable que r, et r plus probable que s, alors q est plus probable que s ([18], p. 17). J. R. Hicks note à ce point la correspondance existant entre le concept de probabilité, tel qu’il découle de ces deux concepts, et le concept d’utilité, la théorie moderne de l’utilité étant définie à partir d’axiomes tout à fait semblables. L’important est que ces axiomes conduisent à définir une relation de nature ordinale seulement, alors que dans l’interprétation fréquentiste de la probabilité, la probabilité est sans aucun doute de nature cardinale. Pour voir disparaître cette indéniable divergence, H. Jeffreys, après un axiome 3 précisant les notions de certitude et d’impossibilité, propose un axiome 4, que l’on peut qualifier, avec J. R. Hicks, d’axiome d’additivité ([18], p. 17). L’introduction de nombres pour désigner les probabilités est alors faite par Jeffreys en adjoignant à cet axiome une « convention » au sens de W. E. Johnson, c’est-à-dire une règle qui présente la propriété de donner les mêmes résultats que ceux auxquels on parviendrait à l’aide d’autres règles :ainsi, en géométrie euclidienne, l’utilisation de coordonnées cartésiennes ou de coordonnées polaires pour mesurer la distance entre deux points est une question de «convention» ([18], p. 19). Enfin, pour s’assurer qu’il existe suffisamment de nombres pour la suite de son propos, Jeffreys introduit un axiome 5 grâce auquel l’ensemble des probabilités peut être mis en correspondance avec un ensemble de nombres réels en ordre croissant ([18], p. 19).

A ce point, la probabilité (logique) est devenue de nature cardinale, elle ne présente plus de solution de continuité par rapport à l’interprétation fréquentiste de la probabilité. Il est donc superflu d’exposer les deux axiomes proposés par Jeffreys (cf. [18], p. 21, 25), qui viennent compléter sa présentation axiomatique de la probabilité logique. Nous ferons plutôt état de la remarque suivante de J. R. Hicks, qui permet de situer la position de Keynes par rapport à cette axiomatique : l’essentiel de la discussion n’a pas lieu de porter sur l’axiome 4, mais bien plutôt sur l’axiome 1, de comparabilité. Supposons, en effet, que l’information de départ ne permette pas de comparer les deux propositions ainsi mises en balance, l’axiome 1 doit alors être reformulé. J. R. Hicks en propose la reformulation suivante : à partir d’une certaine information, on peut dire de deux propositions A et B, « soit que A est plus probable que B, soit que B est plus probable que A, soit qu’elles sont également probables, soit quelles ne sont pas comparables». ([17], p. 114. Souligné par l’auteur.)

Muni d’un tel axiome, on voit que les probabilités ne peuvent être que partiellement, et non pas complètement ordonnées. Il existe un sous-ensemble de propositions pour lesquelles l’information disponible est suffisante pour que l’on puisse émettre un jugement du type supérieur, inférieur ou égal. Et, à l’intérieur de ce sous-ensemble, il existe un sous-ensemble auquel l’axiome 4 est applicable, c’est celui dans lequel des propositions exclusives l’une de l’autre peuvent être distinguées : des probabilités de nature numérique et additive ne peuvent être obtenues que dans ce dernier cas. L’idée exposée dans ce paragraphe est alors illustrée par le graphique reproduit p. 848, proposé par J.R. Hicks ([17], p. 115).

A représente l’ensemble des probabilités de nature numérique et additive, celles que l’on retrouve de façon classique dans les jeux de hasard (roulette, dés…). B correspond à l’ensemble de probabilités qui peuvent être ordonnées, éventuellement exprimées par des nombres, mais pas additionnées. C représente enfin les probabilités qui relèvent de la non-comparabilité. Or, si les sciences de la nature relèvent pour une proportion importante de l’ensemble A, le problème se pose tout à fait différemment en science économique : son domaine d’investigation est mieux caractérisé par l’aire hachurée, car certaines approches relèvent de A, d’autres de B et d’autres de C.

3.4. C’est précisément à ce point que nous rejoignons Keynes, car ce dernier a fortement insisté sur cet aspect de la question, et sa position concernant le problème de la quantification est des plus claires. Le Traité de probabilité contient en effet des mises en garde successives contre ce que Keynes appelle la « phraséologie de la quantité » ([19], p. 38). Ainsi trouve-t-on au début du chapitre sur la mesure des probabilités : « On a supposé jusqu’à présent comme allant de soi que la probabilité est, dans le plein sens littéral du terme, mesurable. J’aurai a limiter, non à étendre la doctrine populaire (…). Le calcul des probabilités a reçu beaucoup moins d’attention que sa logique, et les mathématiciens, sans aucune contrainte de traiter l’ensemble du sujet, ont naturellement confiné leur attention à ces cas spéciaux (…) où une représentation algébrique est possible. » ([19], p. 21-22.)

Keynes considère que la possibilité d’obtenir une mesure « numérique » (cardinale) des degrés de probabilité est seulement occasionnelle : « Une règle peut être donnée pour la mesure numérique quand la conclusion fait partie d’un nombre d’alternatives équipro- bables, exclusives et exhaustives mais pas autrement. » ([19], p. 122.) Avec cette règle, nous retrouvons des éléments qui peuvent être déduits de l’axiome 4 de H. Jeffreys. Mais il met tout autant l’accent sur le problème de la comparabilité visé par l’axiome 1 de Jeffreys : « II y a cependant bien des cas dans lesquels ces règles ne fournissent aucun moyen de comparaison ; et dans lesquels il est certain qu’il n’est pas réellement en notre pouvoir de faire la comparaison. On a montré que dans ces cas les probabilités sont en en fait non comparables. » ([19], p. 122.)

Keynes, qui utilise pour la relation de probabilité la notation a/h, considère que ne sont comparables que les relations de probabilité qui font intervenir soit le même h, soit le même a. Cela signifie que, dans le premier cas, on peut comparer des probabilités du type ab /h et a/h, et, dans le deuxième, les probabilités du type a/hh^ et a/h « pourvu que la donnée additionnelle h^ contienne seulement un élément indépendant d’information pertinente » ([19], p. 70). Keynes leur ajoute un troisième cas, essentiel, dans lequel une comparaison de probabilité est possible. Ce cas est obtenu par combinaison des deux premiers avec le principe d’indifférence, nom qu’il donne au principe de raison insuffisante ([19], p. 71-72).

On comprend alors le sens du jugement porté par Keynes sur cette question : « L’attention hors de proportion avec leur importance réelle, qui a été donnée, à cause des occasions de manipulation mathématique qu’elles procurent, à la catégorie limitée des probabilités numériques, semble être une partie de l’explication de la croyance, dont c’est le principal objet de ce chapitre de montrer le caractère erroné, que toutes les probabilités doivent lui appartenir. » ([19], p. 40.)

L’ensemble des propriétés précédentes de la relation de probabilité est présenté par Keynes dans un schéma, que le dessin de Hicks présenté précédemment ne faisait en définitive que reproduire d’une autre façon. Ce schéma est le suivant (cf. [19], p. 42. Un graphique semblable est utilisé par N. Georgescu-Roegen [13], p. 264) :Toutes les relations de probabilité sont représentées par des points situés sur des courbes joignant deux points O et I, correspondant respectivement à l’impossibilité et à la certitude. Les probabilités mesurables cardinalement sont représentées par des points du segment OAI. Les probabilités qui sont seulement comparables entre elles sont représentées sur des courbes joignant O à I sans point de rebroussement, par exemple OVWXI ou OZWYI. Deux points appartenant à des courbes différentes correspondent à des relations de probabilité qui ne sont pas comparables : la situation représentée par U n’est ainsi comparable à aucune autre, et si X et Y sont tous deux préférés à W, ils ne sont pas comparables entre eux.

Avant de clore sur ce point, notons qu’une telle position ne suscite à notre connaissance que des échos défavorables, tel celui qu’exprime R. B. Braithwaite, dans sa préface à la réédition du Traité de probabilité : « La thèse de Keynes, selon laquelle certaines relations de probabilité sont mesurables et d’autres non, conduit à des difficultés intolérables sans aucun avantage en compensation. » ([4], p. XVII.)

4. Avant d’aborder l’étude de la probabilité subjective, mentionnons la façon dont l’analyse de Keynes se définit par rapport aux autres interprétations de la probabilité. On ne sera pas étonné de savoir que, même s’il n’est pas pleinement convaincant (cf. [4], p. XVII) — ce qui après tout est normal dans un domaine aussi controversé — , Keynes a utilisé le chapitre vm de son Traité de probabilité pour critiquer la théorie fréquentiste de la probabilité. Mais ce qui est bien plus étonnant, c’est que, dans le dernier paragraphe de son Traité, Keynes revienne sur ce sujet pour finalement reconnaître les mérites de la théorie fréquentiste, notamment pour les sciences de la nature : il termine même son Traité en proposant de retourner l’expression de Quetelet « l’urne que nous interrogeons, c’est la nature », et d’en faire «la nature que nous interrogeons, c’est une urne» ([19], p. 468. En français dans le texte).

L’interprétation subjective de la probabilité, dont les principaux tenants sont Ramsey [33], De Finetti [11] et Savage [36], considère que la probabilité représente des degrés de croyance, indépendants de considérations de rationalité (entendue au sens de la probabilité logique) : la valeur numérique attribuée à la probabilité relève d’une évaluation subjective, comme en témoigne l’extrait suivant de L. J. Savage : « Le point de vue (subjectiviste) soutient que la probabilité mesure la confiance qu’un individu particulier a dans la vérité d’une proposition particulière, par exemple, la proposition qu’il pleuvra demain. Ce point de vue postule que l’individu concerné est à certains points de vue « raisonnable », mais il ne nie pas la possibilité que deux individus raisonnables munis des mêmes données puissent avoir différents degrés de confiance dans la vérité de la même proposition » ([36], p. 3.)

Nous avons mentionné plus haut que la théorie subjectiviste de la probabilité est présentée sous une forme axiomatique en termes de (pré)ordres des préférences, dont l’exposé le plus clair est selon nous celui de Savage [36]. Afin de montrer la possibilité d’obtenir une mesure des probabilités subjectives, cette théorie a d’abord eu recours à la méthode dite des « coefficients de pari », illustrée dans l’exemple suivant : si un individu est disposé à échanger une somme S, dont la possession est subordonnée à l’arrivée d’un événement E donné, avec la possession de la somme pS, nous dirons par définition que p est la probabilité attribuée par cet individu à l’événement E (cf. [11], p. 6). Les théoriciens actuels considèrent que cette méthode n’est nullement indispensable à la construction axiomatique, dans la mesure notamment où elle suppose constante l’utilité marginale de la monnaie (cf. [36], p. 28 et 60). Le principe de cette méthode nous servira toutefois plus loin, à propos de l’incertitude.

Il est important de souligner pour la suite que la théorie de là probabilité subjective s’intéresse à la cohérence (« consistency ») de l’action de l’individu confronté à l’incertitude. De là découlent deux défauts de cette présentation, mentionnés par Savage lui-même. En premier lieu, la théorie considérée ne peut indiquer à l’agent comment résoudre l’incohérence, quand elle se présente. Mais, souligne Savage, on peut en dire autant de la logique. Le second défaut est proche du premier : la théorie de la probabilité subjective est un «code de cohérence pour la personne qui l’applique, non un système de prédictions sur le monde qui l’entoure» ([36], p. 59).

Concernant maintenant l’interprétation de la pensée de Keynes, nous pouvons noter que la contribution de Ramsey — étudiant de Cambridge — se présente comme une critique (constructive) des thèses de Keynes. Keynes n’a pas été insensible à la critique de Ramsey puisque, dans sa revue de l’édition (posthume) de l’article de Ramsey en 1931, il se déclare prêt, contre la thèse qu’il avait proposée, à être d’accord avec Ramsey sur le fait que « la probabilité s’occupe non de relations objectives entre des propositions mais (en un certain sens) avec des degrés de croyance. [Ramsey] réussit à montrer que le calcul des probabilités se résume à un ensemble de règles pour s’assurer

proposition particulière, par exemple, la proposition qu’il pleuvra demain. Ce point de vue postule que l’individu concerné est à certains points de vue « raisonnable », mais il ne nie pas la possibilité que deux individus raisonnables munis des mêmes données puissent avoir différents degrés de confiance dans la vérité de la même proposition » ([36], p. 3.)

Nous avons mentionné plus haut que la théorie subjectiviste de la probabilité est présentée sous une forme axiomatique en termes de (pré)ordres des préférences, dont l’exposé le plus clair est selon nous celui de Savage [36]. Afin de montrer la possibilité d’obtenir une mesure des probabilités subjectives, cette théorie a d’abord eu recours à la méthode dite des « coefficients de pari », illustrée dans l’exemple suivant : si un individu est disposé à échanger une somme S, dont la possession est subordonnée à l’arrivée d’un événement E donné, avec la possession de la somme pS, nous dirons par définition que p est la probabilité attribuée par cet individu à l’événement E (cf. [11], p. 6). Les théoriciens actuels considèrent que cette méthode n’est nullement indispensable à la construction axiomatique, dans la mesure notamment où elle suppose constante l’utilité marginale de la monnaie (cf. [36], p. 28 et 60). Le principe de cette méthode nous servira toutefois plus loin, à propos de l’incertitude.

Il est important de souligner pour la suite que la théorie de là probabilité subjective s’intéresse à la cohérence (« consistency ») de l’action de l’individu confronté à l’incertitude. De là découlent deux défauts de cette présentation, mentionnés par Savage lui-même. En premier lieu, la théorie considérée ne peut indiquer à l’agent comment résoudre l’incohérence, quand elle se présente. Mais, souligne Savage, on peut en dire autant de la logique. Le second défaut est proche du premier : la théorie de la probabilité subjective est un «code de cohérence pour la personne qui l’applique, non un système de prédictions sur le monde qui l’entoure» ([36], p. 59).

Concernant maintenant l’interprétation de la pensée de Keynes, nous pouvons noter que la contribution de Ramsey — étudiant de Cambridge — se présente comme une critique (constructive) des thèses de Keynes. Keynes n’a pas été insensible à la critique de Ramsey puisque, dans sa revue de l’édition (posthume) de l’article de Ramsey en 1931, il se déclare prêt, contre la thèse qu’il avait proposée, à être d’accord avec Ramsey sur le fait que « la probabilité s’occupe non de relations objectives entre des propositions mais (en un certain sens) avec des degrés de croyance. [Ramsey] réussit à montrer que le calcul des probabilités se résume à un ensemble de règles pour s’assurer

que le système des degrés de croyance que nous avons soit un système cohérent. Ainsi, le calcul des probabilités appartient à la logique formelle. Mais la base de nos degrés de croyance — ou des probabilités à priori, comme on a l’habitude de les appeler — fait partie de notre outillage humain, qui nous est peut-être tout bonnement donné par la sélection naturelle, et qui est analogue à nos perceptions et à nos mémoires plutôt qu’à la logique formelle. Jusque-là, je cède à Ramsey. Je pense qu’il a raison » ([24], p. 338-339). Toutefois, Keynes ne cède pas totalement, puisqu’il poursuit : « Mais en essayant de distinguer des degrés « rationnels » de la croyance en général, il n’a pas cependant, à mon avis, tout à fait réussi. Ce n’est pas aller au fond du principe d’induction que de dire simplement qu’il est une utile habitude mentale » ([24], p. 339).

Si l’on ajoute à ce qui vient d’être dit les remarques faites à propos de la théorie fréquentiste, on conçoit qu’indépendamment des exigences de sa tâche d’économiste, Keynes n’ait pas cherché à aller plus avant dans l’étude de la probabilité logique.

5. Une dernière question reste à examiner avant de pouvoir aborder les travaux économiques de Keynes qui relèvent du « fondamentalisme ». Nous avons jusqu’à présent montré que l’on ne dispose pas d’un concept unifié de la probabilité et que la possibilité de sa mesure n’est pas non plus universellement admise. A cela s’ajoute le fait que Keynes considère l’incertitude comme de nature au moins bidimensionnelle.

Il est essentiel de noter ici que cette question est abordée par Keynes au chapitre vi de son Traité de probabilité, intitulé « Le poids des raisonnements », et que c’est précisément à ce chapitre que renvoie la note du chapitre xn de la Théorie générale, note dont nous avons fait mention plus haut. Les seuls autres renvois à cette question dans l’œuvre de Keynes sont au chapitre xvn de la Théorie générale ([20], p. 240) et dans les lettres à H. Townshend contemporaines de la Théorie générale ([23], p. 258, 288-289, 293-294). .

Keynes introduit la notion de « poids d’un raisonnement » de la façon suivante :

La grandeur de la probabilité d’un raisonnement dépend de l’équilibre entre ce qui peut être qualifié de données favorables et défavorables ; un nouvel élément de données qui laisse l’équilibre inchangé, laisse également inchangée la probabilité du raisonnement. Mais il semble qu’il puisse y avoir un autre rapport sous lequel un certain type de comparaison quantitative entre des raisonnements soit possible. Cette comparaison est relative à un équilibre, non pas entre les données favorables et défavorables, mais entre les montants absolus de savoir pertinent et d’ignorance pertinente respectivement. Au fur et à mesure que les données pertinentes à notre disposition s’accroissent, la grandeur de la probabilité du raisonnement peut, soit décroître, soit s’accroître, selon que le nouveau savoir renforce les données favorables ou défavorables ; mais quelque chose semble s’être accru dans l’un et l’autre cas, — nous avons une base plus substantielle sur laquelle faire reposer notre conclusion. J’exprime ceci en disant que l’arrivée de données nouvelles accroît le poids d’un raisonnement. Des données nouvelles feront décroître la probabilité d’un raisonnement, mais elles accroîtront toujours son « poids ». ([19], p. 77.)

L’incertitude comporte donc, selon Keynes, deux dimensions : le « poids » et la « probabilité », dimensions qui ne sont pas susceptibles de compensation. Toute décision doit faire intervenir ces dimensions : « En décidant d’une action, il semble plausible de supposer que nous devrions tenir compte du poids aussi bien que de la probabilité des différentes anticipations.» ([19], p. 83.) Ajoutons également que Keynes adopte au sujet de la mesure du « poids » des raisonnements une démarche tout à fait semblable à celle qu’il a suivie pour la probabilité. Il considère en effet qu’il sera souvent impossible de comparer les poids, et que c’est seulement dans un nombre limité de cas qu’une telle comparaison sera possible ([19], p. 77-78. K.J. Arrow propose une interprétation semblable de la conception de Keynes. Cf. [1], p. 13, note 9 et p. 16-17).

Nous terminerons l’exposé de cette question en faisant remarquer que le type de démarche suivi par Keynes, et notamment le problème de la non-compensation entre « poids » et « probabilité », a été repris par N. Georgescu-Roegen, qui qualifie de « sophisme ordinaliste » l’erreur. qui consiste à compenser ces deux dimensions (cf. [13], p. 245). Pour clarifier l’exposé de ces questions, il y aurait, selon nous, lieu d’utiliser un axiome montrant quel parti a finalement été pris en la matière. Il nous paraît d’ailleurs intéressant de noter que l’existence de ces deux dimensions peut aisément suggérer l’idée d’un ordre lexico- graphique défini sur ces deux dimensions. Comme un tel ordre vient nier la possibilité d’une mesure, même ordinale ([10], p. 77, note 2), on conçoit qu’un auteur comme Jeffreys ait été amené à rejeter, à l’aide de son axiome 3, la possibilité d’un tel ordre ([18], p. 19-20. On trouvera référence à cette question dans [13], p. 245).

Nous allons néanmoins privilégier un instant le parti qui considère que les deux dimensions de l’incertitude ne sont pas compensables,

car, tout en éclairant la distinction que l’on retient habituellement de Knight ([27] , p. 210-211) entre le risque (qui serait mesurable) et l’incertitude (qui ne le serait pas), nous pourrons également avoir une meilleure approche de la position, largement implicite, prise par Keynes au chapitre xn de la Théorie générale.

Considérons en effet pour cela l’exemple extrêmement suggestif proposé par N. Georgescu-Roegen ([13], p. 266) de quatre urnes contenant uniquement des boules blanches et des boules noires. Sur le contenu de ces urnes, nous disposons des données suivantes :

dt = 2/3 des boules de Ux sont blanches, 1/3 des boules de U sont noires,

d2 — en 3426 tirages avec remise dans l’urne U2 , la fréquence d’apparition de boules blanches a été de 2/3,

d3 = en 3 tirages avec remise dans l’urne U3, on a obtenu deux boules blanches et une noire,

di = l’urne U4 contient un certain nombre de boules.

Cet exemple fait clairement apparaître deux dimensions de l’incertitude. En effet, tout individu rationnel considérera que le coefficient de pari qu’il attache aux trois premières urnes Ul7 U2 et U3 est le même, soit 1 contre 2. Il préférera néanmoins XJX à U2, et U2 à U3, car la crédibilité (le « poids ») attachée aux données dt croît dans cet ordre. Nous considérerons donc que la situation représentée par l’urne Ui correspond au risque, tandis que celle représentée par U4 correspond à l’incertitude. Il s’agit bien entendu de situations extrêmes, et la réalité n’offrira que des situations intermédiaires. Aussi intégrerons-nous au risque les situations de crédibilité élevée, comme celles que nous trouvons dans le cas de U2, et à l’incertitude les situations de faible crédibilité, représentées par U3 (cf. [13], p. 266).

6. Sur le plan économique, la conception développée dans le Traité de probabilité concernant la nature des probabilités, s’applique essentiellement à l’analyse de la décision d’investir. C’est au livre IV de la Théorie générale, intitulé «L’incitation à investir», que nous retrouvons précisément cette conception, qui permet à Keynes de souligner l’extrême précarité des données sur lesquelles repose la décision d’investissement et de passer de là à l’instabilité macroéconomique. En particulier, au chapitre xn, il considère que le rendement escompté d’un actif est fondé pour partie sur des faits qui relèvent du court terme et que nous pouvons tenir pour plus ou moins certains. Pour le reste, la valeur de ce rendement est fondée sur des événements futurs qui ne peuvent être prévus qu’avec plus ou moins de confiance : l’état de la prévision à long terme, qui est le titre de ce chapitre, désigne précisément l’état d’esprit des agents relatif à ce second élément.

Sur ce point, il paraît tout à fait important de souligner que Keynes présente sa conception en la matière quelques lignes seulement après la note de bas de page que nous avons déjà mentionnée et dont le contenu est, rappelons-le : « Par  » très incertain « , je n’entends pas la même chose que  » très improbable « . » Concernant l’état de la prévision à long terme, Keynes exprime sa conception de la façon suivante : cet état ne dépend pas seulement de la prévision la plus probable que l’on puisse envisager, « il dépend aussi de la confiance avec laquelle nous établissons cette prévision — du niveau de vraisemblance que nous attachons au fait que la prévision la plus probable puisse s’avérer fausse » ([20], p. 148). Cet extrait du chapitre xn appelle deux remarques. On voit en premier lieu que Keynes recourt à deux dimensions pour préciser l’incertitude qui caractérise le futur, à savoir la probabilité et la confiance : ce sont précisément les dimensions qu’il avait mises en avant dans le Traité de probabilité, où il les désignait sous les noms de « probabilité » et de « poids » des raisonnements. On voit alors l’intérêt qu’il peut y avoir à distinguer entre « risque » et « incertitude », en ne fondant pas les deux dimensions de l’incertitude par une quelconque opération de « compensation » (cf. supra, p. 853). Et, pour aller jusqu’au bout de cette courte note du chapitre xn de la Théorie générale, nous mentionnerons que, dans cette note, Keynes renvoie le lecteur non pas à l’ensemble de son Traité de probabilité, mais au seul chapitre vi, celui qui est consacré au « poids » des raisonnements.

Le restant du chapitre xn découle aisément de ce qui précède et permet à Keynes d’indiquer les deux éléments d’instabilité du système économique, qui contribuent à définir ce qui est aujourd’hui le « fondamentalisme » keynésien. Le premier de ces éléments provient de la spéculation, et notamment de la concurrence qu’exerce le marché boursier sur l’investissement en général. Keynes propose de désigner par le terme de spéculation l’activité qui consiste à prévoir à court terme la psychologie du marché, à « découvrir ce que l’opinion moyenne croit être l’opinion moyenne » ([20], p. 158). Par le terme d’entreprise, il désigne l’activité qui consiste à prévoir le rendement escompté des actifs pour l’ensemble de leur durée de vie. Or la plupart des professionnels qui existent sur le marché organisé des valeurs s’emploient plus à la spéculation qu’à l’entreprise, au sens où ce terme vient d’être défini.

Ce comportement n’est pas le fruit d’une quelconque perversité, il est la conséquence inévitable de l’organisation du marché financier : « II n’est en effet pas censé de payer 25 pour un investissement dont on croit que la valeur correspondant au rendement escompté est de 30, si l’on croit également que trois mois plus tard le marché l’évaluera à 20 » ([20], p. 155). De la sorte, l’étalon de mesure de la décision de long terme fonctionne en réalité à court terme, et les fluctuations au jour le jour du marché peuvent avoir sur l’investissement une incidence que celui-ci ne devrait pas connaître.

Le jugement porté par Keynes sur la spéculation se passe de tout commentaire : « Les spéculateurs peuvent ne faire aucun mal tant qu’ils ne sont que des bulles d’air dans un courant régulier d’entreprise. Mais la situation devient sérieuse quand l’entreprise n’est plus que la bulle d’air d’un tourbillon spéculatif. Lorsque dans un pays le développement du capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, le travail sera vraisemblablement mal fait. » ([20],    p. 159.)

Le second élément d’instabilité concerne plus directement encore notre propos, car il provient de la caractéristique de là nature humaine en vertu de laquelle une large proportion de nos activités positives dépend d’un optimisme spontané plutôt que d’une espérance mathématique, qu’elle soit morale, hédoniste ou économique. Probablement la plupart de nos décisions de faire quelque chose de positif, dont on ne tirera les entières conséquences que sur un intervalle de plusieurs années à venir, peuvent être considérées comme le résultat des esprit animaux, d’une incitation spontanée à l’action plutôt qu’à l’inaction, et non pas comme le résultat d’une moyenne pondérée de résultats quantitatifs multipliés par des probabilités quantitatives […]. Aussi, si les esprits animaux s’effacent et si l’optimisme naturel chancelle, laissant la décision ne dépendre que d’une espérance mathématique, l’entreprise dépérira et mourra. ([20], p. 161-162.) .

Cet extrait fait bien apparaître la volatilité des éléments dont dépend la décision d’investir, éléments auxquels Keynes donne des qualificatifs divers tout au long de ce chapitre. A côté des « esprits animaux » et de 1’« optimisme naturel », il mentionne ainsi 1’« esprit constructif », le « tempérament sanguin », le « goût du risque », et va même jusqu’à déclarer : « Lorsque l’on examine les perspectives de l’investissement, il faut donc tenir compte des nerfs et des humeurs, des digestions mêmes et des réactions au climat des personnes dont l’activité spontanée les gouverne en grande partie. » ([20], p. 162.)

Si donc les décisions procèdent d’un optimisme spontané plus que d’une prévision fondée sur une espérance mathématique, c’est bien que les bases d’un tel calcul n’existent pas. Or cet argument, qui sera repris par Keynes dans son article du Quarterly Journal of Economies de 1937 ([26], p. 113-114), provient en droite ligne du Traité de probabilité et de la non-mesurabilité de nombre des relations de probabilité. Si l’on réunit maintenant les deux éléments que nous venons de distinguer, la spéculation et le défaut d’éléments d’un calcul mathématique, on conçoit aisément que le flux global d’investissement puisse être, comme l’affirme G. L. S. Shackle, d’une « capricieuse instabilité » ([37],  p. 432). Cette idée d’instabilité est exprimée par Keynes de la façon suivante :

Une évaluation conventionnelle, fruit de la psychologie collective d’un grand nombre d’individus ignorants, est exposée à subir des variations violentes à la suite de fluctuations soudaines dues à des facteurs qui en réalité n’ont pas beaucoup d’effet sur le rendement escompté ; et cela parce que la conviction de le maintenir stable manque de racines profondes. En particulier, dans les périodes anormales, quand l’hypothèse de la croyance à la continuation indéfinie de l’état des affaires existant est moins plausible que d’habitude, alors même qu’il n’y a pas de raison formelle d’anticiper un changement déterminé, le marché sera soumis à des vagues d’optimisme et de pessimisme, qui sont irraisonnées et malgré tout légitimes en un sens, quand aucune base solide n’existe pour un calcul bien fondé. ([20], p. 154.)

7. Il reste à montrer la complémentarité des approches « fondamentaliste » et « hydraulique ». Or cette démonstration peut être apportée, il faut le souligner, à partir du même chapitre xn de la Théorie générale, en recourant notamment à la notion de convention qui apparaissait au début de l’extrait précédent. Keynes affirme en effet que, dans la pratique, les agents pallient au défaut de connaissance du futur en recourant à une convention : « L’essence de cette convention — qui bien sûr ne fonctionne pas de façon aussi simple — réside dans l’hypothèse selon laquelle l’état existant des affaires continuera indéfiniment, sauf si nous avons des raisons spécifiques de nous attendre à un changement. » ([20], p. 152.) Il en tire la conclusion suivante : « Aussi longtemps que l’on peut compter sur le maintien de la convention », la méthode qui vient d’être indiquée « est compatible avec un haut degré de continuité et de stabilité dans les affaires » ([20], p. 152).

Revue économique

Concernant l’état de la prévision à long terme, Keynes résume en définitive sa pensée ainsi :

II ne faudrait pas conclure de ceci que toute chose dépend de vagues de psychologie irrationnelle. Au contraire, la prévision à long terme est souvent dans un état régulier et, quand ce n’est pas le cas, les autres facteurs exercent des effets compensateurs. Rappelons-nous simplement que les décisions humaines touchant le futur sur le plan personnel, politique ou économique, ne peuvent dépendre d’une espérance mathématique rigoureuse, puisque la base pour effectuer de tels calculs n’existe pas ; et que c’est notre besoin inné d’activité qui fait tourner les rouages, notre moi rationnel choisissant entre les alternatives du mieux qu’il le peut, calculant là où il le peut, mais nous faisant souvent reculer devant l’action, par caprice, par sentiment ou par chance. ([20], p. 162.)

Ce dernier extrait fait donc apparaître la complémentarité des approches fondamentaliste et hydraulique : en règle générale, l’état de la prévision à long terme reste constant, du fait du maintien de la « convention », et c’est de là que l’approche hydraulique tire sa justification. Dans les conditions fixées par cette approche, on peut en effet raisonner sur des agrégats, stables par hypothèse, et conduire une analyse mécaniste et pleinement déterministe du fonctionnement global du système économique. Mais l’état de la confiance, qui gouverne l’investissement, repose sur des données extrêmement volatiles et peut être modifié par l’annonce de « nouvelles » : de ce fait l’investissement, même à un niveau global, reste d’une « capricieuse instabilité ». Or, dès l’instant que le doute s’introduit, les difficultés liées à l’incertitude resurgissent avec vigueur, et l’impossibilité d’un calcul mathématique servant de guide à un comportement rationnel rend plus problématique encore l’élimination de ce doute.

On voit donc bien l’importance du Traité de probabilité dans l’élaboration progressive du raisonnement précédent. Ce Traité montre, en effet, que la probabilité n’est mesurable que dans un nombre limité de cas. Cela s’interprète en disant que le futur ne saurait être appréhendé à l’image d’un mécanisme aléatoire, d’une « loterie ». Pour toute décision importante engageant’ l’avenir, chaque entrepreneur d’une économie décentralisée se trouve confronté au « vide » du futur, à l’incertitude. L’absence de probabilités pour guider son action signifie qu’il n’existe pas de mécanisme analogue à un jeu de dés qui, « déterminerait » le futur. Or, sous certaines conditions que l’on peut extraire de la Théorie générale, cette précarité des prévisions au niveau individuel, par l’instabilité qu’elle introduit dans le système économique,peut avoir des répercussions au plan global, sous la forme notamment d’une insuffisance du flux d’investissement. Loin d’être une digression dans le développement de la pensée de Keynes, le Traité de probabilité constitue bien une des pièces maîtresses de la composante « fondamentaliste » du message keynésien, composante dont l’évolution actuelle de nos sociétés ne permet toujours pas de nier le caractère essentiel.

Jean ARROUS

Bureau d’Economie théorique et appliquée Université Louis-Pasteur, Strasbourg

BIBLIOGRAPHIE

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[7] Coddington A., « Keynesian economics : the search for first principles », Journal of Economic Literature, décembre 1976, p. 1258-1273.

[8] Coddington A., « Hicks’s contribution to keynesian economics », Journal of Economic Literature, vol. XVII, septembre 1979, p. 970-988.

[9] Cramer H., « Mathematical methods of statistics », p. 148. Cité par

J. R. Hicks [17], p. 106.

[10] Debreu G., Théorie de la valeur. Analyse axiomatique de l’équilibre économique, Paris, Dunod, 1966.

[11] Finetti B. de, « La prévision : ses lois logiques, ses sources subjectives », Annales de l’Institut Henri-Poincaré, vol. 7, fasc. 1, 1937, p. 1-68.

Keynes,The End of Mathematician’s career ! (Snif…) : Treatise on Probability (1921) by the University College London

PROBABILITY AND UNCERTAINTY IN KEYNES’S GENERAL THEORY by Donald Gillies, University College London

1. The Post-Keynesians and the Problem

In the last two decades, a great deal of attention has been devoted to the question of probability and uncertaintyin Keynes’s General Theory by a group often referred to as the « Post-Keynesians ». As I will be making a good deal of use of the researches of this group in the present paper, I will begin bysaying a little in general terms about the group and its ideas.
After the second world war, Keynesian economics became dominant in the British academic community, and British governments to a large extent followed the advice of Keynesian economists. Keynesian economics had a similarly important (even if not always quite so dominant) rôle in other advanced capitalist countries in the same period. During the 1970’s, however, Keynesian economics came under increasing criticism from the monetarist school, and Keynesian economists began to lose both academic and political influence. In Britain the election of Margaret Thatcher in 1979 signalled the end of the government’s use of Keynesian policies, and the adoption instead of free market policies based on monetarist economic theory. Manyacademic economists went over to the new (or rather revived) free market ideas. However, some remained convinced of the value of Keynesian ideas in economics.
The remaining followers of Keynes were at this point faced with the unhappy situation that the academic and political influence of their ideas was declining, and that these ideas were being increasinglycriticized as inadequate.

The Post-Keynesians reacted to this crisis in a way which has parallels in other intellectual schools at a time of difficulty. They argued that the Keynesian economics which had prevailed in the period 1945-75, and which was now increasingly being rejected, was not in fact the economics which Keynes himself had proposed in his General Theory, but rather a simplified and unsatisfactory version of what Keynes had  said. They suggested that Keynes’s approach could be revived by a return to Keynes’s original ideas.
The object of the Post-Keynesian attack was the standard text-book account of Keynesian economics based on Hicks’s IS-LM diagram. Skidelsky explains the origin of this kind of Keynesianism with characteristic clarityand historical erudition. He writes (1992, 538): ‘The IS-LM diagram, first drawn byJohn Hicks in 1936, is the General Theory as it has been taught to economics students ever since: 384 pages of argument whittled down to four equations and two curves. Hicks, Harrod, Meade and Hansen in America, the leading constructors of ‘IS-LM’ Keynesianism, had a clear motive: to reconcile Keynesians and non- Keynesians, so that the ground for policycould be quicklycleared. These earlytheoretical models incorporated features which were not at all evident in the magnum opus, but which conformed more closelyto orthodox theory. The constructors of these models also thought theywere improving the original building.’
A little later in a section significantly entitled: ‘Vision into Algebra’, Skidelskywrites (1992, 611):
‘The mathematisation of the General Theory started immediately it was published but it was left to Hicks to map the mathematics on to a two-curve diagram which became the accepted form of the General Theory. His famous paper ‘Mr. Keynes and the Classics: A Suggested Reinterpretation’ was published in Econometrica in April 1937. What Hicks does is to turn Keynes’s logical chain of reasoning designed to expose the causes which drive the economytowards a low employment trap into a generalised system of simultaneous equations, devoid of causal significance, with the behavioural characteristics of the propensities to be filled in according to assumption. The ‘generalised’ system has room for Keynes’s ‘special theory’, but also, for example, for the Treasury view, which Keynes wrote the General Theory to refute.’ IS-LM Keynesianism does not include any reference to probability and uncertainty. But the Post-Keynesians argue that probability and uncertainty were central to the real Keynes who wrote a Treatise on Probability in 1921, and in his General Theory of 1936 made implicit use of probability in his theory of long-term expectation. The Post-Keynesians have accordingly carried out a great deal of valuable historical research on the evolution of Keynes’s ideas on probability, and his use of probabilityin the General Theory.
Post-Keynesianism began in the 1980’s as a reaction to the decline in academic and political influence of post-war IS-LM Keynesianism. Perhaps the first significant Post-Keynesian book was the first volume of Skidelsky’s masterly life of Keynes which appeared in 1983. This covers Keynes’s life up to 1920, and discusses Keynes’s earlyphilosophical work on probabilityand induction – a topic which had been ignored for manyyears. Other Post- Keynesian books to appear in the 1980’s include Carabelli (1988), Fitzgibbons (1988), and O’Donnell (1989). In 1985 a collection of papers edited by Lawson and Pesaran appeared. This contains articles by Victoria Chick, Alexander and Sheila Dow, Tony Lawson, and John Pheby. Somewhat younger Post-Keynesians include Bateman (1987, 1988, and 1996), Davis (1994), and Runde (1994, 1996). In what follows I will make use of this Post-Keynesian work on the reconstruction of Keynes’s ideas. Let us now turn to Keynes General Theory of 1936, which I will take in conjunction with his 1937 article: ‘The General Theoryof Employment’, written to summarise and defend his book. In these works Keynes argues that the amount of investment is the keyfactor in determining the performance of the economyas a whole. As we shall see he regards it as the ‘causa causans’ of ‘the level of output and employment as a whole’ (1937, 121). Let us start there for e with Keynes’s analysis of investment. We shall consider two of the concepts which Keynes introduces in this connection, namely: prospective yield and demand price of the investment. Keynes defines these as follows (1936, 135 & 137): ‘When a man buys an investment or capital-asset, he purchases the right to the series of prospective returns, which he expects to obtain from selling its output, after deducting the running expenses of obtaining that output, during the life of the asset. This series of annuities Q1, Q2, … Qn it is convenient to call the prospective yield of the investment. … If Qr is the prospective yield from an asset at time r, and dr is the present value of £1 deferred r years at the current rate of interest, Qrdr is the demand price of the investment; and investment will be carried to the point where Qrdr becomes equal to the supplyprice of the investment as defined above. If, on the other hand, Qrdr falls short of the supply price, there will be no current investment in the asset in question.’ So any decision to invest depends crucially on the quantity Qrdr (the demand price of the investment) which is the sum of the prospective annual yields discounted at the current rate of interest. But now the crucial problem arises, because the prospective yield Q1, Q2, … Qn of an investment is not known, and and consequentlyQrdr cannot be calculated. As Keynes puts it (1936, 149-50): ‘The outstanding fact is the extreme precariousness of the basis of knowledge on which our estimates of prospective yield have to be made. Our knowledge of the factors which will govern the yield of an investment some years hence is usuallyveryslight and often negligible.If we speak frankly, we have to admit that our basis of knowledge for estimating the yield ten years hence of a railway, a copper mine, a textile factory, the goodwill of a patent medicine, an Atlantic liner, a building in the City of London amounts to little and sometimes to nothing; or even five years hence.’ Since the actual future yields are unknown, they must be replaced in calculating Qrdr to make an investment decision by expected yields. A decision to invest consequently depends on what Keynes calls the state of long-term expectation (the title of the famous chapter 12 of the General Theory). Now the notions of expectation and of probability are interdefinable. If we take expectation as the starting point, we can define probabilities in terms of expectations, and vice versa. If then Keynes is using the notion of expectation in its standard sense, he is implicitly operating with a concept of probability, and it is natural to ask what should be the interpretation of the probabilities involved. This then brings us to the fundamental question with which this paper is concerned, namely: ‘what is the most appropriate interpretation of probabilityin Keynes’s General Theory?’ The Post-Keynesians have devoted a great deal of attention to this problem, but, before we can consider their arguments in detail, it will be necessaryto give a brief explanation of the various interpretations of probability.

2. The Logical, Subjective, and Intersubjective Interpretations of Probability
Different versions of the logical interpretation of probability have been developed by different authors, but here, naturally, we will be concerned with Keynes’s version as expounded in his 1921 Treatise on Probability. In the case of deductive logic a conclusion is entailed bythe premises, and is certain given those premises. Thus, if our premises are that all ravens are black, and George is a raven, it follows with certainty that George is black. But now let us consider an inductive, rather than deductive, case. Suppose our premises are the evidence (e say) that several thousand ravens have been observed, and that they were all black. Suppose further that we are considering the hypothesis (h say) that all ravens are black, or the prediction (d say) that the next observed raven will be black. Hume argued, and this is in agreement with modern logic, that neither h nor d follow logically from e. Yet even though e does not entail either h or d, could we not saythat e partially entails h and d, since e surely gives some support for these conclusions? This line of thought suggests that there might be a logical theory of partial entailment which generalises the ordinary theory of full entailment which is found in deductive logic. This is the starting point of Keynes’s approach to probability. He writes (1921, 52):
‘In as much as it is always assumed that we can sometimes judge directly that a conclusion follows from a premiss, it is no great extension of this assumption to suppose that we can sometimes recognise that a conclusion partially follows from, or stands in a relation of probability to a premiss.’So a probability is the degree of a partial entailment. Keynes further makes the assumption that if e partially entails h to degree p, then, given e, it is rational to believe h to degree p. For Keynes probability is degree of rational belief not simplydegree of belief. As he says (1921, 4): ‘ … in the sense important to logic, probability is not subjective. It is not, that is to say, subject to human caprice.                 A proposition is not probable because we think it so. When once the facts are given which determine our knowledge, what is probable or improbable in these circumstances has been fixed objectively, and is independent of our opinion. The Theory of Probability is logical, there for e, because it is concerned with the degree of belief which it is rational to entertain in given conditions, and not merelywith the actual beliefs of particular individuals, which mayor maynot be rational.’ Here Keynes speaks of probabilities as being fixed objectively, but he is not using objective to refer to things in the material world. He means objective in the Platonic sense, referring to something in a supposed Platonic world of abstract ideas. The next question which might be asked regarding Keynes’s approach is the following: ‘how do we obtain knowledge about this logical relation of probability?’ Keynes’s answer is that we get to know at least some probability relations by direct acquaintance or immediate logical intuition. As Keynes says (1921, 13): ‘We pass from a knowledge of the proposition a to a knowledge about the proposition b by perceiving a logical relation between them.

With this logical relation we have direct acquaintance.’
A problem which arises on this account is how we can ever assign numerical values to probabilities. Keynes indeed thinks that this is possible only in some cases, and writes on this point (1921, 41): ‘In order that numerical measurement maybe possible, we must be given a number of equally probable alternatives.’ So in order to get numerical probabilities we have to be able to judge that a number of cases are equally probable and to enable us to make this judgement we need an a priori principle. This a priori principle is called byKeynes the Principle of Indifference, and he gives the following statement of it (1921, 42):
‘The Principle of Indifference asserts that if there is no known reason for predicating of our subject one rather than another of several alternatives, then relativelyto such knowledge the assertions of each of these alternatives have an equal probability.’
Unfortunately the Principle of Indifference leads to a number of paradoxes. Keynes gives a full account of these in chapter IV of his Treatise, and makes an attempt to solve them. Yet is has to be said that his solution is far from satisfactory. This concludes mybrief account of Keynes’s version of the logical theoryof probability. Let us now turn to the subjective interpretation.
The subjective theory of probability was discovered independently and at about the same time byFrank Ramseyin England, and Bruno de Finetti in Italy. Their two versions of the theory are broadly similar, though there are important differences which are well described in Galavotti (1991). In what follows I will concentrate mainly on Ramseysince his work is directlyconnected with that of Keynes.
Ramsey was a younger contemporaryof Keynes at Cambridge. His fundamental paper introducing the subjective approach to probabilitywas read to the Moral Sciences Club at Cambridge, and Ramsey begins the paper bycriticizing Keynes’s views on probability. According to Keynes there are logical relations of probabilitybetween pairs of propositions, and these can be in some sense perceived. Ramseycriticizes this as follows (1926, 161):
‘But let us now return to a more fundamental criticism of Mr. Keynes’ views, which is the obvious one that there reallydo not seem to be anysuch things as the probability relations he describes. He supposes that, at anyrate in certain cases, they can be perceived; but speaking for myself I feel confident that this is not true. I do not perceive them, and if I am to be persuaded that theyexist it must be byargument; more over I shrewdly suspect that others do not perceive them either, because theyare able to come to so verylittle agreement as to which of them relates anytwo given propositions.’
This is an interesting case of an argument which gains in strength from the nature of the person who proposes it. Had a less distinguished logician than Ramsey objected that he was unable to perceive anylogical relations of probability, Keynes might have replied that this was merelya sign of logical incompetence, or logical blindness. Indeed Keynes does say(1921, 18): ‘Some men – indeed it is obviously the case – may have a greater power of logical intuition than others.’ Ramsey, however, was such a brilliant mathematical logician that Keynes could not have claimed with plausibilitythat Ramseywas lacking in the capacity for logical intuition or perception – and Keynes did not in fact do so. In the logical interpretation, the probability of h given e is identified with the rational degree of belief which someone, who had evidence e, would accord to h. This rational degree of belief is considered to be the same for all rational individuals. The subjective interpretation of probability abandons the assumption of rationality leading to consensus. According to the subjective theorydifferent individuals (Ms A, Mr B and Master C say). although all perfectly reasonable and having the same evidence e, mayyet have different degrees of belief in h. Probability is thus defined as the degree of belief of a particular individual, so that we should really not speak of the probability, but rather of Ms A’s probability, Mr B’s probability, or Master C’s probability. Now the mathematical theoryof probabilitytakes probabilities to be numbers in the interval [0, 1]. So, if the subjective theoryis to be an adequate interpretation of the mathematical calculus, a waymust be found of measuring the degree of belief of an individual that some event (E say) will occur. Thus we want to be able to measure, for example, Mr B’s degree of belief that it will rain tomorrow in London, that a particular political partywill win the next election, and so on. How can this be done? Ramseyargues (1926, 172): ‘The old- established way of measuring a person’s belief is to propose a bet, and see what are the lowest odds which he will accept. This method I regard as fundamentallysound; …’ Ramsey defends this betting approach as follows (1926, 183): ‘ … this section … is based fundamentallyon betting, but this will not seem unreasonable when it is seen that all our lives we are in a sense betting. Whenever we go to the station we are betting that a train will reallyrun, and if we had not a sufficient degree of belief in this we should decline the bet and stayat home.’ The betting approach to probabilitycan be made precise as follows. Let us imagine that Ms A (a psychologist) wants to measure the degree of belief of Mr B in some event E. To do so, she gets Mr B to agree to bet with her on E, under the following conditions. Mr B has to choose a number q (called his betting quotient on E), and then Ms A chooses the stake S. Mr B pays Ms A qS in exchange for S if E occurs. S can be positive or negative, but S must be small in relation to Mr B’s wealth. Under these circumstances q is taken to be a measure of Mr B’s degree of belief in E. If Mr B has to bet on a number of events E1, … , En, his betting quotients are said to be coherent if and only      if Ms A cannot choose stakes S1, … , Sn such that she wins whatever happens. If Ms A can choose stakes so that she wins whatever happens, she is said to have made a Dutch Book against Mr B.
It is taken as obvious that Mr B will want his bets to be coherent, that is to sayhe will want to avoid the possibilityof his losing whatever happens. Surprisingly this condition is both necessaryand sufficient for betting quotients to satisfy the axioms of probability. This is the content of the following theorem. The Ramsey-De Finetti Theorem A set of betting quotients is coherent if and only if they satisfy the axioms of probability.
This theorem gives a rigorous foundation to the subjective theoryof probability. The chain of reasoning is close knit and ingenious. The first general idea is to measure degrees of belief bybetting. This is made precise by introducing betting quotients. What is known as the Dutch Book argument then shows that for betting quotients to be coherent, theymust satisfy the axioms of probability and so can be regarded as probabilities.
Let us now turn to the intersubjective interpretation of probability. The subjective theoryis concerned with degrees of belief of particular individuals. However this abstracts from the fact that many, if not most, of our beliefs are social in character. Theyare held in common bynearly all members of a social group, and a particular individual usually acquires them through social interactions with this group. If we accept Kuhn’s analysis (1962) then this applies to manyof the beliefs of scientists. According to Kuhn, the scientific experts working in a particular area, nearly all accept a paradigm, which contains a set of theories and factual propositions. These theories and propositions are thus believed bynearly all the members of this group of scientific experts. A new recruit to the group is trained to know and accept the paradigm as a condition for entryto the group. Much the same considerations apply to other social groups such as religious sects, political parties and so on. These groups have common beliefs which an individual usuallyacquires through joining the group. It is actuallyquite difficult for individuals to resist accepting the dominant beliefs of a group of which theyform part, though of course dissidents and heretics do occur. One striking instance of this is that individuals kidnapped bya terrorist organisation do sometimes, like PattyHearst, adopt the terrorists’ beliefs. All this seems to indicate that as well as the specific beliefs of a particular individual, there are the consensus beliefs of social groups. Indeed the latter maybe more fundamental than the former. What will be shown next is that these consensus beliefs can be treated as probabilities through an extension of the Dutch Book argument. Earlier we imagined that Ms A (a psychologist) wanted to measure the degree of belief of Mr B in some event E. To do so, she gets Mr B to agree to bet with her on E, under the following conditions. Mr B has to choose a number q (called his betting quotient on E), and then Ms A chooses the stake S. Mr B pays Ms A qS in exchange for S if E occurs. S can be positive or negative, but |S| must be small in relation to Mr B’s wealth. Under these circumstances q is taken to be a measure of Mr B’s degree of belief in E. In order to extend this to social groups, we can retain our psychologist Ms A, but we should replace Mr B bya set B = (B1, B2, … , Bn) of individuals. We then have the following theorem. Theorem. Suppose Ms A is betting against B = (B1, B2, … , Bn) on event E. Suppose Bi chooses betting quotient qi. Ms A will be able to choose stakes so that she gains moneyfrom B whatever happens unless q1 = q2 = … = qn. Informally what this theorem shows is the following. Let B be some social group. Then it is in the interest of B as a whole if its members agree, perhaps as a result of rational discussion, on a common betting quotient rather than each member of the group choosing his or her own betting quotient. If a group does in fact agree on a common betting quotient, this will be called the intersubjective or consensus probabilityof the social group. This type of probabilitycan then be contrasted with the subjective or personal probabilityof a particular individual.
The Dutch book argument used to introduce intersubjective probabilityshows that if the group agrees on a common betting quotient, this protects them against a cunning opponent betting against them. This then is a particular mathematical case of an old piece of folk wisdom, the claim, namely, that solidarity within a group protects it against an outside enemy. This point of view is expressed in many traditional maxims and stories. A recent example occurs in Kurosawa’s film Seven Samurai. In one particular scene Kambei the leader of the samurai is urging the villagers to act together to repel the coming attack bybandits. ‘This is a rule of war.’ he says ‘Collective defence protects the individual. Individual defence destroys the individual.’ One helpful wayof regarding the intersubjective interpretation of probabilityis to see it as intermediate between the logical interpretation of the early Keynes, and the subjective interpretation of his critic Ramsey. According to the earlyKeynes, there exists a single rational degree of belief in some conclusion c given evidence e. If this were really so, we would expect nearlyall human beings to have this single rational degree of belief in c given e, since, after all, most human beings are rational. Yet in very many cases different individuals come to quite different conclusions even though theyhave the same background knowledge and expertise in the relevant area, and even though theyare all quite rational. A single rational degree of belief on which all rational human beings should agree seems to be a myth.
So much for the logical interpretation of probability, but the subjective view of probabilitydoes not seem to be entirely satisfactory either. Degree of belief is not an entirely personal or individual matter. We very often find an individual human being belonging to a group which shares a common outlook, has some degree of common interest, and is able to reach a consensus as regards its beliefs. Obvious examples of such groups would be religious sects, political parties, or schools of thought regarding various scientific questions. For such groups the concept of intersubjective probabilityseems to be the appropriate one. These groups maybe small or large, but usuallytheyfall short of embracing the whole of humanity. The intersubjective probability of such a group is thus intermediate between a degree of rational belief (the earlyKeynes) and a degree of subjective belief (Ramsey).
The three views we have considered so far have in common that theyregard probability as a measure of human belief, whether it is degree of rational belief, degree of individual belief, or the degree of a consensus belief of a group. Such theories are called epistemological theories of probability, and theycan be contrasted with objective theories of probability. Here objective does not, as in Keynes, mean objective in the Platonic sense, but rather in the sense of belonging to the objective material or physical world. The probabilityof a radioactive atom disintegrating in a year is an example of an objective probabilityin this sense. It is an objective feature of the physical world, and does not depend on human beliefs. Such objective probabilities are to be found in the natural sciences in situations where we have a set of repeatable conditions.
This concludes mybrief Survey of some main interpretations of probability. Let us now see how these views might be applied to Keynes’s economics.

3. Probability in Keynes’s Theory of Long-Term Expectation
In his Treatise of 1921 Keynes advocated the logical interpretation of probability as degree of rational belief. Should we therefore adopt the natural supposition that he is implicitlyusing this logical interpretation of probability in the General Theory? Or are there reasons for thinking that Keynes changed his views on probability between 1921 and 1936? These questions have been the subject of a fascinating debate among the Post-Keynesians. One point of view is the continuity thesis that Keynes held much the same view of probability throughout his life. This thesis is advocated by(among others) Lawson (1985), Carabelli (1988), and O’Donnell (1989). Opposed to this is the discontinuity thesis that Keynes changed his views on the interpretation of probability significantly between 1921 and 1936. This thesis is advocated by Bateman (1987 & 1996), and Davis (1994). I am in favour of the discontinuity thesis, and will next present the main arguments in its favour. As far as the interpretation of probabilityis concerned, a most important intellectual event took place between 1921 and 1936. As we have seen in the previous section, Ramseyin his 1926 paper ‘Truth and Probability’ subjected Keynes’s logical interpretation of probability to an extensive criticism. There is strong evidence that Keynes, who had the greatest respect for Ramsey, took this criticism veryseriously, and altered his views on probabilityin the light of Ramsey’s objections.
Ramsey died in 1930 at the age of only26, and Keynes paid a tribute in Chapter 29 of his 1933 Essays in Biography to this remarkable Cambridge philosopher, mathematician, and economist. This is what Keynes says about Ramsey’s treatment of probability(1933, 338-9): ‘Ramseyargues, as against the view which I had put forward, that probability is concerned not with objective relations between propositions but (in some sense) with degrees of belief, and he succeeds in showing that the calculus of probabilities simply amounts to a set of rules for ensuring that the system of degrees of belief which we hold shall be a consistent system. Thus the calculus of probabilities belongs to formal logic. But the basis of our degrees of belief – or the a priori probabilities, as they used to be called – is part of our human outfit, perhaps given us merely by natural selection, analogous to our perceptions and our memories rather than to formal logic. So far I yield to Ramsey- I think he is right. But in attempting to distinguish ‘rational’ degrees of belief from belief in general he was not yet, I think, quite successful.’
We see that Keynes was prepared to yield to Ramseyon a number of points, but yet did not agree with Ramseyabout everything. Bateman in his interesting 1987 article on ‘Keynes’s Changing Conception of Probability’ argues that Keynes did adopt the subjective interpretation of probability. After quoting the above passage from Keynes, he writes (1987, 107): ‘While he (i.e. Keynes – D.G.) had originally advocated an objective epistemic theory of probability in   A Treatise on Probability he was now willing to accept a subjective epistemic theory.’ I agree with Bateman that Keynes abandoned the logical interpretation of probability, but I will argue that Keynes moved towards an intersubjective epistemic theory rather than a subjective epistemic theoryof the kind advocated byRamsey. Intersubjective probabilityis in fact closer to Keynes’s original position, for, as I argued in the previous section, the intersubjective probabilityof a group is intermediate between a degree of rational belief (the earlyKeynes) and a degree of subjective belief (Ramsey).
Before discussing intersubjective probabilityin this context, however, I will present a further piece of evidence that Keynes did abandon the logical interpretation of probabilityin his General Theory. As we saw earlier, Keynes’s version of the logical interpretation of probability makes use of what he called the Principle of Indifference. Admittedly Keynes does give a full discussion of the paradoxes to which this Principle leads, and he is not very successful in resolving these paradoxes. Yet in his 1921 Treatise on Probability, he still regards the Principle of Indifference as essential for probability theory, as the following remarks about it show (Keynes, 1921, 87):
‘On the grounds both of its own intuitive plausibilityand of that of some of the conclusions for which it is necessary, we are inevitably led towards this principle as a necessarybasis for judgments of probability. In some sense, judgments of probability do seem to be based on equally balanced degrees of ignorance.’ By contrast, in the General Theory, Keynes wrote (1936, 152): ‘Nor can we rationalise our behaviour byarguing that to a man in a state of ignorance errors in either direction are equallyprobable, so that there remains a mean actuarial expectation based on equi-probabilities. For it can easilybe shown that the assumption of arithmeticallyequal probabilities based on a state of ignorance leads to absurdities.’ This amounts to a complete repudiation of the Principle of Indifference, and it is interesting to note that Keynes mayhere be echoing Ramseywho wrote (1926, 189):
‘To be able to turn the Principle of Indifference out of formal logic is a great advantage; for it is fairly clearly impossible to lay down purely logical conditions for its validity, as is attempted by Mr Keynes.’
All this establishes that Keynes did abandon his logical interpretation of probability in the light of Ramsey’s criticisms. But what interpretation of probabilityis then appropriate for Keynes’s use of expectation in the General Theory?

I think we can obtain an answer to this question through an analysis of Keynes’s views on long-term expectation, as set out in his 1936 and 1937. In his 1937, Keynes argues that our knowledge of the future yields of investments is ‘uncertain’ in a sense which he distinguishes from ‘probable’. This is what he says (1937, 113-14): ‘By‘uncertain’ knowledge, let me explain, I do not mean merelyto distinguish what is known for certain from what is onlyprobable.

The game of roulette is not subject, in this sense, to uncertainty; nor is the prospect of a Victorybond being drawn. Or, again, the expectation of life is only slightly uncertain. Even the weather is only moderately uncertain. The sense in which I am using the term is that in which the prospect of a European war is uncertain, or the price of copper and the rate of interest twenty years hence, or the obsolescence of a new invention, or the position of private wealth owners in the social system in 1970. About these matters there is no scientific basis on which to form any calculable probability whatever. We simplydo not know. Nevertheless, the necessity for action and for decision compels us as practical men to do our best to overlook this awkward fact and to behave exactly as we should if we had behind us a good Benthamite calculation of a series of prospective advantages and disadvantages, each multiplied by its appropriate probability, waiting to be summed.’ Keynes here uses ‘uncertain’ in the same sense as Knight, who in 1921 had distinguished between risk and uncertainty. Knight put the point as follows (1921, 233):
‘The practical difference between the two categories, risk and uncertainty, is that in the former the distribution of the outcome in a group of instances is known (either through calculation a priori or from statistics of past experience), while in the case of uncertaintythat is not true, the reason being in general that it is impossible to form a group of instances, because the situation dealt with is in a high degree unique.’
Keynes next asks, regarding situations of uncertainty in the above sense, (1937, 114): ‘How do we manage in such circumstances to behave in a manner which saves our faces as rational, economic men?’ He answers this question bysaying that we resort to ‘a varietyof techniques’ of which the most important is the following (1937, 114): ‘Knowing that our own individual judgment is worthless, we endeavour to fall back on the judgement of the rest of the world which is perhaps better informed. That is, we endeavour to conform with the behaviour of the majority or the average. The psychology of a society of individuals each of whom is endeavouring to copythe others leads to what we may strictly term a conventional judgment.’ Keynes’s point is that because of lack of information and because of the general uncertaintyof the future, entrepreneurs cannot form a rational expectation, which then determines their investment decisions. As a result, their expectation is largelyconventional, and because of this, it is subject to waves of optimism or pessimism, the general state, that is of the famous animal spirits, which Keynes describes as follows (1936, 161-2): ‘ … there is the instability due to the characteristic of human nature that a large proportion of our positive activities depend on spontaneous optimism rather than on a mathematical expectation, whether moral or hedonistic or economic. Most, probably, of our decisions to do something positive, the full consequences of which will be drawn out over manydays to come, can only be taken as a result of animal spirits – of a spontaneous urge to action rather than inaction, and not as the outcome of a weighted average of quantitative benefits multiplied by quantitative probabilities. … Thus if the animal spirits are dimmed and the spontaneous optimism falters, leaving us to depend on nothing but a mathematical expectation, enterprise will fade and die; – though fears of loss mayhave a basis no more reasonable than hopes of profit had before.’ Keynes does not postulate, as a strict follower of Ramsey might have done, that each entrepreneur forms his or her own individual expectation which differs from that of every other entrepreneur. On the contrary, the entrepreneurs imitate each other so that the group comes to have more or less the same expectation. However this expectation is not based on a rational assessment, but depends on factors like the state of the animal spirits. What we are dealing with is the intersubjective degree of belief of a group of entrepreneurs, which, through a process of social interaction, reaches a consensus. Keynes’s long-term expectation is the intersubjective expectation of a group of entrepreneurs, and implicitly involves the notion of intersubjective probability. This view is reinforced bythe wayKeynes sees the role of expert professionals who deal in stock market investments (1936, 154): ‘ … most of these persons are, in fact, largely concerned, not with making superior long-term forecasts of the probable yield of an investment over its whole life, but with foreseeing changes in the conventional basis of valuation a short time ahead of the general public. They are concerned, not with what an investment is reallyworth to a man who buys it ‘for keeps’, but with what the market will value it at, under the influence of mass psychology, three months or a year hence.’ Although intersubjective probabilityis largely an explication of what Keynes says, I think that it does improve on Keynes’s position at one point. Both Keynes and Knight seem to assume that uncertainty is a qualitative concept which cannot be quantified, but, if we use the method of betting quotients and the Dutch book argument, we can quantify uncertainty and treat it using the standard mathematical theory of probability. To see this, let us consider two of Keynes’s examples of uncertainty, namely(1937, 113): ‘the price of copper and the rate of interest twenty years hence’. Although it is obviouslyveryuncertain what the rate of interest will be in twenty years’ time, there is nothing to prevent us getting a particular individual, or a social group, to propose a betting quotient on this price lying in a specified interval in twenty years’ time. Thus we can bythe standard Dutch book procedure introduce probability distributions for the rate of interest in twentyyears’ time. These probabilities will, however, be subjective (or intersubjective), and not objective. Thus we can saythat uncertaintyin the sense of Keynes and Knight can be handled using subjective (or intersubjective) probabilities based on betting; while Knight’s risk corresponds to an objective probability. This analysis in fact accords quite well with what Keynes and Knight themselves say. Keynes says about examples such as the rate of interest in twentyyears’ time (1937, 113): ‘About these matters there is no scientific basis on which to form anycalculable probability whatever.’ (myitalics – D. G.) Certainly there is no scientific basis to form a calculable probability, and so we cannot have an objective probability, but there is nothing to prevent individuals (or groups) betting, and so forming a subjective (or intersubjective) probability. Knight associates risk with situations in which (1921, 233) ‘the distribution of the outcome in a group of instances is known’, and claims that uncertaintyoccurs when (1921, 233) ‘it is impossible to form a group of instances, because the situation dealt with is in a high degree unique.’ This concurs exactly with the position that objective probabilities (corresponding to Knight’s risks) should be associated with sets of repeatable conditions, while single events, not uniquelycharacterised bya set of repeatable conditions, can onlybe assigned probabilities in the sense of degrees of belief. Indeed Knight does actuallysay(1921, 233): ‘We can also employthe terms “objective” and “subjective” probabilityto designate the risk and uncertaintyrespectively, as these expressions are alreadyin general use with a signification akin to that proposed.’ Knight was writing in 1921 before Ramseyand De Finetti had developed the method of betting quotients for making subjective probabilities measurable, and the Dutch book argument for handling these subjective probabilities using the standard mathematical theory of probability. It was thus natural for Knight to think of subjective probabilityin his sense, i.e. uncertainty, as (1921, 46): ‘indeterminate, unmeasurable’. This is no longer necessarytoday. Thus we can take subjective (or intersubjective) probabilityto correspond to the uncertaintyof Keynes and Knight, and objective probabilityto correspond to Knight’s risk. There are advantages in so doing, since it avoids the need to use anyconcepts which cannot be handled by the ordinary mathematical calculus of probability. One qualification is needed, however. Knight’s risk does not correspond to a situation in which an objective probability exists, but to one in which the value of this objective probabilityis known. There might be a case in which there is an objective probability, whose value is not known, perhaps because of a lack of statistical data. Such a situation would be one of uncertaintyin the sense of Knight and Keynes, that is to say, in our analysis, a situation in which use would have to be made of a subjective or intersubjective, but not objective, probability.

4. Some Concluding Remarks in favour of the Post-Keynesians
I will conclude this section by observing that Keynes’s 1937 paper from which I have quoted quite extensively provides very strong evidence in favour of the Post-Keynesian interpretation of Keynes’s economics. Keynes states that the aim of the paper is to summarise the main ideas of his book, and to explain the principal points in which his theorydiffers from the standard economics of his time. Keynes indeed characterises what he calls ‘orthodox theory’ or ‘classical economic theory’ as a view held in common byrecent authors such Edgeworth and Pigou, and their predecessors such as Ricardo and Marshall. He then explains the first point in which he diverges from this tradition as follows (1937, 112): ‘But these more recent writers like their predecessors were still dealing with a system in which the amount of the factors employed was given and the other relevant facts were known more or less for certain. This does not mean that theywere dealing with a system in which change was ruled out, or even one in which the disappointment of expectation was ruled out. But at any given time facts and expectations were assumed to be given in a definite and calculable form; and risks, of which, though admitted, not much notice was taken, were supposed to be capable of an exact actuarial computation. The calculus of probability, though mention of it was kept in the background, was supposed to be capable of reducing uncertaintyto the same calculable status as that of certaintyitself; …’ Keynes then goes on to observe that (1937, 113) ‘we have, as a rule, only the vaguest idea of anybut the most direct consequences of our acts.’ This may not matter for most of our actions, but is important for the accumulation of wealth, which is concerned with a comparatively distant, or even indefinitely distant future. Keynes concludes (1937, 113): ‘Thus the fact that our knowledge of the future is fluctuating, vague and uncertain, renders wealth a peculiarly unsuitable subject for the methods of the classical economic theory.’ All this gives strong support to the Post-Keynesian interpretation. When Keynes sets out to explain how his theorydiffers from that of the orthodox theorists, the veryfirst point which he emphasizes is that he takes account of uncertaintywhich theyfail to do. The Post- Keynesians are thus correct to emphasize the crucial importance of uncertainty in Keynes’s economics, and to criticize IS-LM Keynesianism for failing to mention, let alone discuss, uncertainty.
Keynes devotes section II of his 1937 paper to the question of uncertainty, and it is onlyin section III that he mentions effective demand, which he describes as (1937, 119) ‘my next difference from the traditional theory.’ Moreover in his treatment of effective demand, the issues connected with uncertainty, far from being forgotten, are strongly emphasized. Keynes divides effective demand into investment expenditure and consumption expenditure, but he then argues that it is investment expenditure which is the crucial factor in determining the performance of the system as a whole. This is because consumption expenditure is a fairly simple function of aggregate income, whereas investment expenditure is liable to violent fluctuations owing to uncertaintyabout the future. It is thus the considerations regarding uncertaintywhich lead Keynes to regarding the level of investment as playing the most important rôle in determining how well or badly the economy as a whole functions. This is how he summarizes the argument (1937, 121): ‘The theorycan be summed up bysaying that, given the psychologyof the public, the level of output and employment as a whole depends on the amount of investment. I put it in this way, not because this is the only factor on which aggregate output depends, but because it is usual in a complex system to regard as the causa causans that factor which is most prone to sudden and wide fluctuation. More comprehensively, aggregate output depends on the propensity to hoard, on the policyof the monetaryauthorityas it affects the quantityof money, on the state of confidence concerning the prospective yield of capital assets, on the propensity to spend and on the social factors which influence the level of the moneywage. But of these several factors it is those which determine the rate of investment which are most unreliable, since it is theywhich are influenced byour views of the future about which we know so little. This that I offer is, there for e, a theory of why output and employment are so liable to fluctuation.’
So Keynes was not a Keynesian, though he may have been a Post-Keynesian!

Notes
1. The term ‘Post-Keynesianism’ is rather vague, and not everyone would use it in the wayadopted here. Indeed several of those whom I have included in the group might denythat theyare Post-Keynesians. I am certainly using the term ‘Post-Keynesian’ in a broad sense to cover a number of authors with verydifferent views on economics and politics. The right wing of the Post-Keynesians is represented bySkidelskywho holds that Keynes’s ideas, though veryinteresting and important historically, are no longer applicable in the changed conditions of today. The left wing of the group, on the other hand, favour an integration of Keynes with Marx, and veryleft-wing policies.

2. In the General Theory, Keynes does use the terms ‘uncertain’ and ‘uncertainty’ quite often. He does also sometimes, though not often, use the word ‘probability’. Characteristically, however, he speaks of ‘expectation’ rather than ‘probability’. Now in standard probabilitytheory, expectation can be defined in terms of probability, and vice versa. Suppose, for example, that a random variable X can take on the values a1, a2, … , an, with probabilities p1, p2, … , pn. Then the expectation of X, E(X) = a1p1 + a2p2 + … + anpn. Similar definitions can be given for random variables with more complicated distributions. Converselylet A be an event. We can define the indicator of A by
Y() = 1 if A Y() = 0 if ¬ (A)
Then Y is a random variable, and the probabilityof A, P(A) = E(Y). Indeed one can develop probabilitybyintroducing expectation as the primitive concept which appears in the axioms, and defining probabilityin terms of expectation. For these reasons, I will assume that when Keynes speaks of expectation, he is making an implicit reference to probability. However, it was suggested to me byTomohide Suzuki that Keynes maybe using expectation in a non-standard sense which is not definable in terms of probability. This suggestion leads to a different interpretation of Keynes’s writings which seems to me worth exploring, but which I will not consider further in the present paper.

3. For more detailed accounts of the various interpretations, see Gillies (2000).

4. What follows is an informal sketch of the intersubjective interpretation of probability. A more detailed account with full proofs of the relevant theorems is contained in Gillies and Ietto-Gillies (1991). This is a joint paper written with my wife who is Professor of Applied Economics at the Universityof South Bank, London. The theory of intersubjective probabilityas applied to economics was worked out bythe two of us together. An account of the theoryis also to be found in Gillies (2000, 169-180).
5. This point was made to me byJon Williamson in an informal discussion.

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