L’itinéraire de PARIS à JÉRUSALEM, Chateaubriand

revivre des mondes disparus. À la fois et indissociablement historien et poète Chateaubriand peut charmer en restant exact.

On sait bien que tout voyage se fait aussi dans les livres. Le monde est toujours, peu ou prou, vu à travers le filtre de cette bibliothèque que le voyageur porte en lui, et quelquefois avec lui (on songe à Lamartine qui s’embarque pour l’Orient, lesté de cinq cents volumes).Sur ce point, Chateaubriand ne saurait nous démentir : il confronte par exemple les environs de Jérusalem avec le poème du Tasse et ne cesse de rappeler les poètes et les historiens qui lui permettent de déchiffrer le réel. De manière plus générale ce pèlerinage humaniste est pour lui l’occasion de raviver et de s’approprier une mémoire collective sur laquelle se fonde sa culture. À bien des égards, cette mise en relation du monde réel et de celui des œuvres, quelles que soient les modalités qu’elle est susceptible de revêtir, pourrait porter gravement atteinte à la vérité du voyage. 

Chateaubriand, de fait, ne remet pas sérieusement en cause la ligne de partage entre l’écriture de fiction et celle du voyage et s’il nous transporte par intermittences dans l’univers de la fable, c’est pour constater aussitôt qu’il n’est (hélas !) pas possible d’accorder ce qu’il voit avec ce qu’il a lu.
Retournons la question. Est-il possible de déceler dans le texte des références livresques qui tiendraient lieu de preuve, de supposer que le recours à la bibliothèque serait en fin de compte le meilleur moyen d’accorder une forme de crédit aux propos du voyageur ? Débutons par un exemple. Le motif de la tempête est presque un passage obligé du récit de voyage, qui se calque sur un modèle éprouvé qu’on peut trouver dans l’Odyssée ou l’Énéide : après que les vents se sont levés brusquement vient une description auditive du fracas qu’ils provoquent. Le naufrage est inéluctable, sans l’intervention divine de Poséidon ou Neptune (mais aussi du Christ dans la Bible – Matthieu, 8, 26) et de la Providence dans l’Itinéraire (p. 486). Lorsqu’il nous fait part du terrible coup de vent du 28 septembre 1806, dans lequel il pensa perdre le vie, Chateaubriand se réfère explicitement au premier livre de l’épopée de Virgile : « une nuit ténébreuse recouvre la mer». Le lecteur de voyages ne saurait totalement se passer de ces vignettes en lesquelles il reconnaît comme un indicateur du genre. En outre, et c’est ce qui importe ici au premier chef, il s’attend à une mise en texte dans laquelle il puisse reconnaître des schémas éprouvés qui lui feront accepter une logique de l’excès assez loin, par ailleurs, de sa propre expérience. Enfin, il est friand de ces morceaux de bravoure dans lesquels le relateur affronte des «objets» donnés comme indescriptibles (dans le cas présent : le chaos sublime de la tempête).

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