L’ombrelle et le bâton,lettre d’Ethiopie

lettre d’Ethiopie

L’ombrelle pour tout le monde, mais le bâton réservé aux hommes : ces deux accessoires répartis de façon inégale, partout présents dans l’Éthiopie chrétienne, semblent régler le mouvement des astres et la marche le long des routes, le gardiennage des troupeaux, la prière et la lecture, peut-être même la naissance des enfants. Sans ombrelle ni bâton les Éthiopiens se retrouvent les bras ballants, et les bras ballants il ne reste plus qu’à attendre la nuit qui tombe, ou la mort qui doit venir. La mort qui fera de nous des êtres parfaits, comme les insectes après leur dernière métamorphose, mais des êtres parfaitement désœuvrés, donc parfaitement inutiles.

Sans supprimer la pesanteur ni les corvées, l’ombrelle et le bâton jouent le même rôle que le balancier pour le funambule, et donnent à chaque silhouette une allure princière, malgré le dénuement et la précarité. L’ombrelle surtout, l’ombrelle qui a besoin du bâton pour arrondir sa corolle, et pour faire la roue comme un paon, semble donner de l’équilibre sur une route mal empierrée, rude chemin de la vie où l’on peut trébucher à chaque pas. Parapluie rincé par deux mois d’averses, qui sert ensuite à se protéger du soleil, c’est une voûte céleste un peu trouée, un dôme et un toit portatif, dont l’ombre vacille comme celle d’une toupie. L’ombrelle des femmes est le plus souvent colorée, ravaudée par endroits quand elle n’est pas faite de pièces et de morceaux ; celle des hommes plutôt noire comme une éclipse ou un astre mort, mais ce n’est pas une règle absolue : les Éthiopiens ne vivent pas pour illustrer un manuel d’ethnographie, d’autant qu’ ici c’est la nécessité qui fait loi.

Avec le fouet de labour qui tourne au-dessus des têtes, et qu’un roi comparait à sa couronne, l’ombrelle est la seule roue en usage dans certaines régions d’Éthiopie, où l’on porte un fardeau dès qu’on est capable de marcher, selon un mode de portage et une répartition qui doivent encore quelque chose à l’ombrelle et au bâton : sur le dos des femmes on attache ce qui est rond et plein, en particulier la jarre qui contient l’eau, sur l’épaule des hommes ce qui est long et pointu, comme les branchages ou l’araire qu’il faut porter jusqu’au champ. Posé en travers de l’épaule droite, le bâton allège un peu la charge, qu’il soutient en arrière de l’épaule gauche ; les rares fois où l’on marche à vide, on le pose à l’horizontale derrière la nuque, et les mains s’y reposent comme des singes paresseux à la branche d’un arbre. Terminé par une crosse qui s’ajuste sous l’aisselle, le même bâton permet de s’appuyer sur une seule jambe en gardant les troupeaux, ce qui fait du pâtre un grand échassier ; mais si la crosse est en métal ouvragé le bâton est celui du diacre : l’attribut viril devient alors l’axe du monde, dont un homme de foi imagine plus ou moins qu’il passe à travers lui, et qu’il tourne sur lui-même grâce à sa présence, à son énergie spirituelle autant qu’à la gravitation.

Homme et femme en même temps, descendant du fils de Dieu, pur esprit qui n’oublie pas de demander l’aumône, le prêtre éthiopien porte l’ombrelle et le bâton, mais une ombrelle ornée de fils d’or, qui protège une chasuble elle-même rutilante : un paradis ambulant qui disparaît parfois dans la poussière soulevée par un camion. Quand le nuage est dissipé le pur esprit réapparaît, brillant comme un soleil au milieu de ses disciples, des franges et de la dorure : on dirait un défilé de haute couture, une procession de comédiens qui précède un spectacle itinérant, une parade annonçant des miracles…

Pour nous qui ne sommes déjà plus un peuple du livre, et qui ne lisons plus debout que les guides de voyage, ces miracles sont de vieilles légendes qui n’ont pas beaucoup d’avenir, qu’on nous a racontés cent fois dans des versions différentes, et qu’on a même vus au cinéma. Celle du saint homme qui marchait sur les eaux du lac Tana, ou de cet autre qui vit s’ouvrir devant lui les eaux du même lac, celle du roi qui construisit une nouvelle Jérusalem (Lalibela au nom de miel, qui gouvernait les abeilles dans son berceau), ne nous troublent un peu que par le changement de décor, et parce qu’elles donnent l’impression que l’ancien et le nouveau Testament seraient arrivés jusqu’ici à l’état de feuilles volantes, avant de se mêler dans un seul grand récit, comme les sources du Nil dans un seul grand fleuve. Mais nous sommes encore émus par ces hommes attifés comme des dignitaires qui se rendraient à la cour d’un roi, le roi du monde pour lequel ils prient en espérant quelques sous, au détour d’une route où ils vénèrent des images : le visage de la Vierge ou saint Georges armé de sa lance, combattant depuis toujours un dragon toujours renaissant, un vieux serpent ailé qui s’enroule autour d’un bâton.

Car le christianisme a permis la multiplication des images, plus sûrement que celle des pains et des poissons qu’il promettait aussi. Cette promesse non tenue pourrait être un sujet d’amertume, dans ce pays au bord de la famine depuis près d’un demi-siècle, au cours duquel il est passé de l’ombrelle trouée de la monarchie, qui se réclamait de la Trinité, au gros bâton de la dictature qui réclamait le silence.

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