Mathématicien : une profession élitaire 

Étude de sociologie par Bernard Zacar. Je ne suis pas d’accord sur tout toutefois l’étude est intéressante.

La sociologie des rapports entre les sexes a montré qu’à profession identique, les femmes avaient une carrière moins rapide que celle des hommes et que l’écart était plus grand dans les professions à forte majorité masculine ou féminine (Laufer, 1997). Elle a aussi pointé les infortunes de la femme mariée (Singly, 1987,2003). Le mariage comme la présence d’enfants constituent des atouts pour les carrières masculines, des handicaps pour les carrières féminines. Ceci est particulièrement vrai dans les professions supérieures et notamment scientifiques ; par exemple, dans la profession d’ingénieur qu’a analysée Catherine Marry (Marry, 2004). Les analyses qui suivent sont consacrées à la profession de mathématicien, relativement proche de la précédente [1] Voir l’encadré « méthodologie » pour les considérations… [1] .
Au fil de ces analyses, nous emploierons le mot sexe et non le mot genre, bien que ce dernier ait permis d’insister à juste titre sur la construction sociale du rapport de domination entre les sexes, non seulement parce que, comme l’âge, et contrairement à la classe sociale, ces deux autres facteurs majeurs de différenciation sociale, la condition sexuée est une donne anthropologique qu’il serait vain de nier, mais aussi parce que le mot genre renvoie à une sorte de neutralité du point de vue de la sexualité, alors qu’il faudrait considérer celle-ci dans ses polarités pour rendre entièrement raison des luttes identitaires qui se jouent entre hommes et femmes lorsqu’ils appartiennent à un même champ professionnel.

Les sciences « dures » sont parmi celles qui demeurent le moins ouvertes aux femmes en dépit de la révolution culturelle qui s’est opérée en Occident dans les dernières décennies du vingtième siècle. Les femmes qui y pénètrent sont confrontées au choix difficile entre les investissements exigés par un ethos professionnel qui place très haut la norme d’excellence et qui est marqué par la masculinité et ceux correspondant à leur rôle familial. Pour s’être partiellement relaxées, les contraintes associées à ce rôle qui leur offre des gratifications auxquelles les hommes sont jusqu’ici beaucoup moins sensibles n’en demeurent pas moins fortes.

La profession de « mathématicien académique » recrute ses agents parmi les étudiants les plus doués de leur génération. Il y a parmi eux une forte proportion d’élèves sortis des grandes écoles scientifiques, principalement des écoles normales supérieures. Quel effet a ce filtre initial de l’élite sur la carrière et les positions occupées par les mathématiciens en France ? Cet effet est-il le même pour les deux sexes ? Dans une profession dynamisée par une lutte très concurrentielle pour la reconnaissance, indissociable de la passion commune aux agents de faire des mathématiques, pourquoi les carrières féminines se heurtent-elles au « plafond de verre » ? Et d’abord, pourquoi les femmes sont-elles encore si peu présentes dans cette profession ? Nous voudrions apporter quelques éléments de réponse à ces questions.

1. UNE PROFESSION ÉLITAIRE SOCIALEMENT SÉLECTIVE ET MASCULINE

La compréhension mathématique requiert une forme d’intelligence abstraite dont la formation semble moins dépendante du milieu socioculturel dans lequel on est éduqué qu’elle ne l’est des apprentissages strictement scolaires. Le caractère universel des mathématiques rend aisées la communication et les collaborations professionnelles d’un bout à l’autre de la planète. On peut toutefois se demander si les chances d’accès à la profession, laquelle est le résultat d’une sélection progressive, dépendent de l’héritage social et culturel, et non seulement de ce que le hasard ou la nécessité biologiques ont inscrit dans la structure des jeunes cerveaux.

Cela choquerait les membres de la très universaliste cité mathématique si leurs relations professionnelles portaient la marque de leurs origines sociales respectives. Un responsable d’une société savante auquel fut montré le questionnaire de l’enquête et qui remarqua qu’était posée une question sur la situation professionnelle des parents s’exclama, incrédule, doutant de sa pertinence : « Ça compte, ça, pour les mathématiciens ? » S’il voulait dire que cette situation n’entrait guère en considération dans les relations spécifiques entre collègues, que les mathématiciens pouvaient aller jusqu’à se vivre comme libérés des contingences de leur naissance, une fois admis dans leur cité relativement éloignée du monde social ordinaire et hiérarchisant la valeur de ses membres uniquement selon ses exigeants critères propres, il avait sans doute raison ; s’il pensait que cette origine ne conditionnait en rien leur accès à la profession et leur carrière, il se trompait.

1.1. UN FORT RECRUTEMENT DANS LE MILIEU ENSEIGNANT ET DE LA RECHERCHE

Comme toutes les professions intellectuelles supérieures, les mathématiciens sont en majorité des héritiers : ils viennent préférentiellement de classes sociales cultivées. Mais encore ce phénomène est-il plus marqué chez eux que chez les scientifiques qui sont leurs voisins immédiats : leurs parents sont plus souvent proches de l’institution scolaire, qui valorise l’ascèse du travail intellectuel (au moins un parent dans l’enseignement primaire, secondaire ou supérieur ou la recherche). Ils viennent, à l’inverse, moins souvent des classes les plus nombreuses, inférieures ou moyennes, constituées d’ouvriers, d’employés, de professions intermédiaires ou de métiers traditionnels indépendants (tableau 1).

TABLEAU 1 – ORIGINE SOCIOCULTURELLE DES MATHÉMATICIENS ET DES SCIENTIFIQUES CONNEXES PROPORTION % DE CAS OÙ AU MOINS UN PARENT APPARTIENT AUX …

L’appartenance par la parenté à un milieu scientifique rend familiers des modes de raisonnement dont la possession est un atout pour les étudiants plongés dans un univers dont l’élitisme s’exprime au quotidien. Le témoignage suivant d’une mathématicienne étrangère à ce milieu par ses origines et qui fut étudiante en troisième cycle dans les années soixante en fournit une illustration éloquente :

« (…) Comme en général, comme c’était la mode, les professeurs passaient très vite sur les détails fastidieux des démonstrations et que moi, je ne voyais pas à quels objets connus, classiques, elles renvoyaient, je ne pouvais pas rétablir les jalons qui manquaient… : “Par un raisonnement standard, on prouve que…”, et je me sentais réduite à l’infériorité totale de ne pas pouvoir deviner quel était ce raisonnement standard. Je pense que quand les professeurs ne font pas un effort pour expliquer d’où viennent leurs idées, leur intuition, (car maintenant, je ne crois plus que dès le berceau, les hommes étaient prédestinés à savoir, comme moi à ignorer) eh bien, ils pratiquent, délibérément ou non, une attitude raciste et sexiste à l’égard des catégories qui n’ont pas baigné toute leur vie dans la culture mathématique et qui n’ont aucun autre moyen de savoir, hors de l’enseignement, d’où viennent les idées en cours. » [2] Vergne (Michèle) Témoignage d’une mathématicienne,… [2]

Il ne suffit pas de baigner dans un milieu caractérisé par la proximité au travail intellectuel pour devenir mathématicien, et aussi bien cette condition n’est-elle pas nécessaire. Elle semble cependant de plus en plus souvent remplie, au fil des générations : 5 % des mathématiciens de plus de cinquante ans ont un parent au moins enseignantchercheur ou chercheur ; il en est ainsi de 18 % des moins de trente ans. Des années cinquante aux années soixante-dix et quatre-vingt, la population des universitaires et des chercheurs a certes considérablement augmenté, voyant probablement son poids plus que multiplié par quatre dans la population active [3] Selon le Bureau universitaire de statistiques, les… [3] . Sans se prononcer sur l’évolution des chances relatives, étant donné cette considérable augmentation de long terme, on doit constater que le recrutement des mathématiciens se fait désormais massivement dans un milieu socioprofessionnel restreint : 29 % des plus âgés ont un parent au moins dans l’enseignement (primaire, secondaire ou supérieur) ou la recherche ; il en est ainsi de 50 % des plus jeunes. À l’inverse, 47 % des premiers sont issus de familles appartenant aux classes inférieures ou moyennes, contre 26 % des seconds.

Ce qui est l’exception au niveau de la société globale est, sinon la norme, du moins un type fréquent parmi les mathématiciens et les scientifiques connexes. Ainsi de la précocité intellectuelle. Autant que les physiciens théoriciens et mécaniciens et un peu moins que les didacticiens des mathématiques, mais plus que les informaticiens, un tiers d’entre les mathématiciens a sauté une, voire plusieurs classes à l’école primaire. 42 % ont passé le baccalauréat avant 18 ans [4] Il faut comprendre que ces bacheliers n’ont eu dix-huit… [4] , sensiblement autant que les physiciens théoriciens et mécaniciens, plus que les informaticiens et moins que les didacticiens des mathématiques. Ainsi de l’excellence scolaire. Un tiers a obtenu la mention TB au bac, le fort coefficient des mathématiques dans la détermination de la note à cet examen pouvant en partie expliquer un écart important avec les scientifiques connexes (tableau 2).

TABLEAU 2 – TRAITS SAILLANTS DE LA SCOLARITÉ DES MATHÉMATICIENS ET DES SCIENTIFIQUES CONNEXES PROPORTION % DE PERSONNES AYANT DONNÉ UNE RÉPONSE POSITIVE

1.2. UNE PROFESSION MASCULINE DONT LA MINORITÉ FÉMININE EST SUR-SÉLECTIONNÉE

La forme d’intelligence requise par la mathématique, à ses niveaux les plus hauts, ne se développe donc pas uniformément dans tout l’espace social. Il lui faut certes des neurones, mais encore leur activation propice par une socialisation qui oriente et fortifie les inclinations « naturelles » et que l’école ne peut seule assurer dans ses salles de classe. Pour reprendre les termes du titre d’un livre consacré aux normaliens et normaliennes scientifiques, l’excellence scolaire, en sciences tout particulièrement, est largement une affaire de famille (Ferrand, Imbert, Marry, 1999). En mathématiques, cette excellence dépendrait-elle toutefois du sexe biologique ? Dit autrement, le cerveau mathématicien serait-il sexué ?

Il est attesté que les jeunes filles se montrent un peu moins bonnes en mathématiques, au moins dans certaines matières telles que la géométrie, au cours de leur scolarité secondaire, principalement au lycée. Les différences de performance à des tests de mathématiques entre filles et garçons sont cependant très ténues et diminuent avec les générations, selon une méta-analyse des différentes recherches menées sur le sujet (Friedman, 1989). Il reste que les jeunes filles font moins souvent des études de mathématiques et qu’elles sont très minoritaires parmi les mathématiciens. Il y en a en France 21 % selon l’enquête que nous avons réalisée en 2002-2003.

Parmi les professions scientifiques, celle de mathématicien s’est ouverte aux femmes plus tardivement. La mathématicienne Sonia Kovalevskaïa, écrivant à une amie en 1889, un an après avoir reçu de l’Académie des sciences, à Paris, le prix Borodin, remarquait qu’il lui était inutile de songer à avoir un poste en France : « Les Français n’accepteront pas de sitôt une femme comme professeur bien que je n’aie jamais reçu ailleurs qu’en France autant de compliments. » (Detraz, 1989, page 22). Il a fallu attendre la fin des années trente pour qu’une femme ait un poste de professeur de mathématiques dans une université française. La pénétration des femmes dans la profession est lente, comme l’attestent les variations de leur proportion en fonction de l’âge [5] Selon les chiffres du Ministère de l’éducation nationale… [5] . La situation dans les sciences connexes ne serait guère plus favorable : on y compte 22 % de femmes, sans que ne se dessine une évolution nette (tableau 3).

TABLEAU 3 – PROPORTION % DE FEMMES SELON L’ÂGE PARMI LES MATHÉMATICIENS ET PARMI LES SCIENTIFIQUES CONNEXES

Plusieurs facteurs sociaux contribuent à l’explication de la moindre représentation des femmes aux niveaux les plus hauts des performances mathématiques, de sorte que l’on peut douter que le phénomène soit principalement d’origine biologique. D’ailleurs, le serait-il, principalement ou secondairement, que l’on ne saurait dire aujourd’hui précisément en quoi il l’est et si des facteurs de socialisation ne sont pas à l’origine d’une rétroaction qui accentuerait fortement, au niveau neurologique du fonctionnement cérébral, une différence biologique initialement faible : une petite différence, entre moyennes selon le sexe, d’une distribution statistique des valeurs d’une variable X, non identifiée, continue et non pas dichotomique, à variance forte, mesurant le phénomène biologique en corrélation avec le degré de performance dans tel domaine mathématique. Comme le souligne la neuro-biologiste Catherine Vidal (Vidal et Venoit-Browaeys, 2005), aucune différence significative entre les sexes ne ressortirait de la grande majorité des études relatives à l’activité du cerveau dans les fonctions cognitives supérieures. Il apparaît d’ailleurs, à la lecture des analyses que fait de plusieurs de ces études cette neuro-biologiste que les interprétations faites de données expérimentales souvent insuffisantes sont étonnamment peu critiques, comme si les chercheurs voulaient se rassurer en trouvant un fondement biologique et donc, à leurs yeux, intemporel à des différences entre les sexes dont l’anthropologie, la sociologie et l’histoire montrent qu’elles ont des déterminations sociales et culturelles, celles-ci ne seraient-elles pas les seules. Non seulement la socialisation différentielle des sexes ne prédispose-t-elle pas aussi bien les filles que les garçons aux disciplines mathématiques, mais les images contrastées des deux sexes qui prévalent dans le monde social contribuent, par les attitudes et les attentes qu’elles induisent, à accentuer la différence de performance mathématique entre eux.

Une exploitation secondaire de l’enquête INED-INSEE de 1990 sur l’éducation nous avait permis de montrer que si, dans leur ensemble, les filles collégiennes et lycéennes s’estimaient moins bonnes en maths que ne le faisaient les garçons, la différence s’estompait chez les élèves des familles des classes sociales à moyen ou fort capital culturel et dans lesquelles prévalait un modèle d’éducation égalitaire : celles dont le parent interrogé avait montré par ses choix qu’il valorisait et attendait des qualités semblables pour une fille et pour un garçon, plutôt qu’il n’attribuât à chaque sexe des qualités socialement marquées comme masculines : dynamisme, ambition, etc. ou féminines : charme, disponibilité, etc. (Zarca, 2000).

On a pu observer que les professeurs de mathématiques interagissaient plus fréquemment avec les garçons qu’avec les filles au cours de leur enseignement, ce qui n’est pas sans renforcer différemment la confiance en soi nécessaire à la réussite dans cette discipline (Hurtig et Pichevin, 1998, Mosconi, 1994) ; que les filles réussissaient mieux que les garçons à des épreuves cognitives qualifiées d’épreuves de dessin, l’inverse se produisant pour les mêmes épreuves qualifiées d’épreuves de géométrie (Huguet et Régner, 2004) ! Etc. Les activités cognitives ne sont pas machinales, elles engagent l’identité, qui n’est pas donnée mais construite sur une base sociale et culturelle qui n’a rien d’immuable en soi, même si, apparemment, certaines de ses dimensions ne changent que très lentement dans le temps historique.

Les femmes qui deviennent mathématiciennes ont plus d’atouts sociaux que leurs collègues masculins. Elles sont relativement plus souvent issues des milieux socio-professionnels de l’université et de la recherche (19 %, contre 13 %). Leur mère était plus souvent elle-même universitaire ou dans la recherche (10 %, contre 5 %).

Comme Michèle Ferrand, Françoise Imbert et Catherine Marry l’ont montré pour les normaliennes scientifiques (Ferrand, Imbert, Marry, 1999) et Hervé Le Bras pour les polytechniciennes (Le Bras, 1983), les mathématiciennes ont bien été sursélectionnées : elles ont plus souvent sauté une classe à l’école primaire, ont passé le bac plus souvent avant dix-huit ans et ont plus souvent obtenu la mention TB. C’est vrai pour les normaliens, mais aussi, en ce qui concerne la précocité, pour les autres agents de la profession (tableau 2).

Deux interprétations complémentaires de la sur-sélection des jeunes filles sont possibles : selon la première, celles-ci s’orientent vers les mathématiques seulement si elles disposent de ressources intellectuelles leur permettant d’espérer surmonter le handicap dû à la non-congruence entre les images sociales de leur sexe et de la science la plus dure et la plus retirée du monde social ordinaire. Elles sont donc plus exigeantes envers elles-mêmes que ne le sont les garçons pour participer à la course d’obstacles conduisant à une profession dans laquelle l’excellence à laquelle on se réfère, très prégnante, est celle du génie.

Selon la seconde, les femmes douées pour les sciences sont moins contraintes dans leurs choix que ne le sont les garçons à la recherche systématique de l’excellence sociale et académique. Elles ont en général d’autres cordes à leur arc et d’autres motivations qu’elles prennent positivement en considération pour s’orienter vers des professions moins distantes de l’action et de l’interaction concrètes que les mathématiques. Il ne s’agirait donc pas d’un manque de compétence intellectuelle, mais d’un imaginaire social proprement féminin.

La famille est par excellence le lieu du don et la profession celui, opposé au précédent, de la lutte concurrentielle, ici principalement pour le gain monétaire ou le pouvoir, là d’abord pour le prestige. Or, étant donné le considérable développement cumulatif et le degré de complexification dans l’abstraction de la mathématique, la profession de mathématicien est, parmi les professions scientifiques, le champ d’une lutte des plus âpre pour les positions prestigieuses, celles que le groupe accorde à certains de ses membres en reconnaissance de leurs contributions à ce qu’il valorise, qui constituent des gratifications matérielles et surtout symboliques agrandissant la personne sociale. On conviendra donc qu’il n’est pas besoin de supposer des cerveaux sexués, mais des dynamiques sentimentales que la culture a, dans la longue durée, orientées de manière contraire chez les hommes et chez les femmes, pour comprendre sinon expliquer qu’en dépit d’avancées importantes en un siècle, les femmes ne soient toujours pas aussi enclines que les hommes à jouer au plus haut niveau un jeu cérébral qui donne du plaisir aux joueurs – un plaisir de l’esprit dont l’intensité est à la mesure de la tension intellectuelle qui le précède –, mais au prix d’une sublimation spécifique des pulsions agressives en régime de paix civilisé. Ce jeu concurrentiel est transfiguré par l’émulation, c’est-à-dire par la congruence des désirs des joueurs excités les uns par les autres parce qu’ils relèvent du même illusio. Il exige le dépassement de soi et des autres dans la conquête difficile de nouveaux savoirs sur des objets d’une espèce particulière : des idéalités, grâce à la maîtrise et à l’invention d’outils puissants de la même espèce. La règle de la démonstration le caractérise, qui est des plus contraignante. Il se prolonge dans le partage des connaissances conquises avec les pairs, dont la rivalité est dans ce moment-là mise en suspens, puis dans leur transmission aux jeunes générations, d’autant plus gratifiante que l’on peut se reconnaître en celles-ci. Mais il faut être une femme pour écrire comme la mathématicienne Françoise Roy : « J’aime les mathématiques et je souhaite faire partager cet amour. Je rêve d’une écriture mathématique fluide où la jouissance ressentie lors de l’éclair de la compréhension et de la découverte ne serait pas totalement perdue. » (Roy, 1992, page 104). Ce rêve de pur partage d’un plaisir continué, sans joute et sans rivalité, est typiquement féminin. Il révèle une disposition peu propice à la mobilisation de l’énergie agressive nécessaire à la conquête des sommets d’une science qui se veut la plus haute.

Il faut pouvoir se projeter dans une activité professionnelle. Or les modèles féminins sont trop peu nombreux en mathématiques, il n’y a pas de solide tradition permettant des identifications fortes, quand des possibilités plus en accord avec la socialisation de l’imaginaire féminin existent dans d’autres domaines. D’ailleurs, la profession est à ce point dynamisée par la lutte pour la reconnaissance entre pairs de sexe masculin que, comme l’écrit Catherine Goldstein, qui la connaît de l’intérieur : « La reconnaissance d’une compétence entraîne un changement de sexe de l’intéressée, et (…), dans le même temps, le sexe fonde d’office un accès privilégié à l’héritage des meilleurs. » (Goldstein, 1992, page 152). Si dans l’imaginaire d’un homme mathématicien, la grandeur est associée à une image masculine et si la lutte est ouverte entre les hommes pour y atteindre et toucher ainsi au divin, le surgissement d’une femme dans cette lutte en perturbe les enjeux identitaires. En faire un homme est rassurant pour l’identité masculine. La comparaison avec le champ politique, où les femmes sont également minoritaires, mais où elles commencent à plus sérieusement concurrencer les hommes pour l’accès aux positions de pouvoir, est éclairante : l’image d’une femme de pouvoir peut être celle d’une mère, dévouée au bien public, protectrice. Il n’y a pas de référence mythique pour l’image d’une grande mathématicienne, il n’y a guère de déesses dans l’Olympe des mathématiques.

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