Maison créée par Lévi-Strauss 

La maison en perspective Un modèle spatial de l’alliance*

Klaus Hamberger, extrait.

Paru dans L’Homme 194 (2010), 7-40

7// Lorsque Lévi-Strauss (1979, 1984, 1991) introduisit la notion de « maison » dans les études de parenté, il s’agissait avant tout de répondre à un problème posé par la théorie des groupes de filiation. La notion était destinée à appréhender des groupes sociaux qui, tout en se présentant morphologiquement comme des clans ou des lignages, échappaient à la grille classificatoire habituelle, leur mode de recrutement n’étant ni unilinéaire, ni bilinéaire, ni strictement indifférencié, ni même contraint à la seule filiation, voire à la parenté généalogique en tant que telle. Reprenant une idée de Boas, qui, jugeant inadéquats tous les concepts classiques pour caractériser le groupe de parenté kwakiutl, avait fini par le comparer au majorat européen, Lévi-Strauss entendait généraliser le modèle de la « maison » aristocratique pour en faire un nouveau concept de groupe de filiation, voire la marque d’un nouveau type d’organisation sociale, la « société à maisons ». Rappelons sa définition de « maison » :

« personne morale détentrice d’un domaine composé à la fois de biens matériels et immatériels, qui se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres en ligne réelle ou fictive, tenue pour légitime à la seule condition que cette continuité puisse s’exprimer dans le langage de la parenté ou de l’alliance, et, le plus souvent, des deux ensemble » (Lévi-Strauss 1979 : 177) //8//

On en retiendra deux traits caractéristiques centraux : d’une part, l’importance cruciale d’un substrat matériel ou immatériel de biens transmissibles (dont la maison au sens physique), et d’autre part, l’ambiguïté profonde quant à la règle de transmission – due au fait que les principes de celle-ci, tout en restant formulés dans le langage de la parenté, relèvent en réalité de stratégies politiques et économiques. Cette idée d’un symbolisme de la parenté parasité par un contenu nouveau s’applique non seulement aux règles de filiation ou de transmission de biens, mais également aux règles de mariage et de résidence, bref à tous les domaines  classiques de la parenté.

Caractérisée, voire définie par sa capacité à fusionner des principes antagonistes, la «maison» a son mode opératoire propre dans la production d’ambiguïtés et de contradictions. Définition problématique, en ce qu’elle risque d’aboutir à une notion fourre– tout capable de s’appliquer à tout et son contraire. Pourtant, la notion de « maison » n’est pas seulement un asile à l’ignorance. Si elle a été définie par un ensemble de contradictions et d’ambiguïtés, c’est qu’elle devait servir à les expliquer comme résultats d’un conflit entre les partenaires d’alliance, donneurs et preneurs de femmes, parents paternels et maternels des enfants. Né d’un antagonisme au sujet de celle des deux familles que le nouveau couple, selon son affiliation viri- ou uxorilocale, aura la charge de perpétuer, le schéma de la maison permettrait, de par son ambiguïté fondamentale, à chacune des deux de s’affilier le couple et sa progéniture. C’est sous cet angle que Lévi-Strauss (1984: 198) propose une autre conception de la maison, assez différente de la définition canonique citée ci-dessus. Plutôt que de la définir par un quelconque substrat matériel ou immatériel, il faudrait, dit-il, la considérer comme l’hypostase d’une relation entre les alliés, dont elle réconcilie les vues opposées sous l’apparence de l’unité retrouvée. La maison se constitue ainsi « à l’intersection des perspectives antithétiques » (Lévi-Strauss 1979 : 190). Si, toutefois, cette conception de la maison à partir de l’alliance (plutôt que de la filiation) est restée lettre morte, sans application empirique tangible, c’est que la notion de « perspective » n’y figure qu’au sens métaphorique, tout comme la notion de « maison » elle-même : jamais Lévi-Strauss ne l’a considérée comme une véritable structure spatiale.

Cette absence flagrante de l’architecture dans le modèle lévi-straussien a été le point de départ de son renouvellement par un groupe de chercheurs réunis autour de Janet Carsten et Stephen Hugh-Jones (1995), dont le programme consistait en un sens à remettre sur ses pieds la notion de «maison». Tenant compte du fait que les modèles «émiques» de la morphologie sociale adoptent bien plus le symbolisme de la maison que //9// celui de la généalogie, le groupe se mit, à travers une étude approfondie des maisons empiriques, à s’approprier ces modèles concrets en tant qu’outils d’analyse, quelle que fût par ailleurs la classification (unilinéaire ou non) de la société en question. Au lieu de distinguer une certaine catégorie de société, la « maison » caractérise ici une certaine méthodologie anthropologique, empruntée aux sociétés étudiées, et dont les concepts de base, matérialisés dans des structures spatiales, s’articulent par les mouvements du corps et les directions du regard aussi bien que par le discours. Rendant ainsi une réalité empirique à la maison en tant que structure relationnelle (et pas seulement en tant que substrat d’une personne morale), ces recherches ont  posé les fondements permettant de dépasser Lévi-Strauss et considérer la maison non seulement comme résultat d’une fusion de principes opposés, mais comme lieu de leur articulation (McKinnon 1995: 188). Or, cette articulation s’opère essentiellement par l’alternance entre les différentes perspectives que permet la maison.

Cette conception de la maison remonte à la célèbre étude de Bourdieu (1969) sur la maison kabyle. Celle-ci fut en effet la première à être analysée comme articulation de plusieurs systèmes d’oppositions, transformables l’un en l’autre en fonction du changement de point de vue. Selon que l’on se place à l’extérieur ou à l’intérieur, toutes les valences symboliques s’inversent : est devient ouest, clair devient sombre, vie devient mort, etc. Ces perspectives sont sexuées : des deux systèmes de coordonnées opposés, l’un ou l’autre se trouve porté au premier plan selon qu’on la considère du point de vue masculin (de l’extérieur) ou du point de vue féminin (de l’intérieur). Or, ces transformations sont loin de constituer un trait spécifique propre à la maison kabyle. Elles représentent une caractéristique universelle de la maison en tant que schéma génératif d’un espace socia– la notion d’« espace » étant essentiellement celle d’un groupe de transformations de perspectives1.

Bien plus qu’une simple projection d’oppositions sociales (hommes / femmes, consanguins / affins, aînés / cadets, etc.) en oppositions spatiales (extérieur / extérieur, gauche / droite, devant / derrière, etc.), l’importance de la maison consiste précisément en sa capacité de représenter une même structure sociale simultanément ou successivement de plusieurs points de vue. Grâce à cette structure transformationnelle, le schéma de la maison inscrit le point de vue de l’autre dans la constitution du groupe même ; et c’est ainsi qu’elle peut servir, ainsi que l’a proposé LéviStrauss, comme objectification d’une relation. L’alliance matrimoniale constitue le cas paradigmatique de cette intégration de la perspective étrangère au sein du groupe, //10// le conjoint « donné » ne pouvant médiatiser un lien entre son groupe marital et son groupe natal que dans la mesure où, tout en résidant dans l’un, il reste affilié à l’autre. Si l’axe fondamental de la transformation de perspectives oppose donc le point de vue masculin au point de vue féminin, ce n’est pas en tant qu’opposition abstraite entre les genres, mais sous la forme concrète de la relation conjugale, relation qui constitue la maison à l’intérieur, en même temps qu’elle la lie à l’extérieur. Toutefois, Bourdieu n’a jamais considéré cette relation sous l’aspect de l’alliance (dont la conception structuraliste de l’époque correspondait en effet mal au régime matrimonial kabyle), de sorte que le système de transformations qu’il a décrit si magistralement est finalement resté sans interprétation2. De l’autre côté, Lévi-Strauss  n’a jamais concrétisé sa conception de la maison comme objectivation de la relation d’alliance, bien que le modèle bourdieusien eût pu lui donner un sens empirique, d’autant que Bourdieu lui-même a caractérisé les mouvements entraînant l’inversion des perspectives comme la concrétisation corporelle du concept de transformation. Ainsi, la théorie de l’alliance et celle de la maison sont restées des domaines séparés, alors que leur intégration aurait permis de rendre les études de la parenté accessibles à une analyse proprement structurale, c’est à dire transformationnelle. Or nous pensons – et nous voulons le montrer dans cet article – qu’une analyse de la « maison » à travers ses transformations, non seulement verra l’alliance au cœur de sa structure, mais ouvrira aussi une nouvelle perspective pour la conceptualiser en tant que telle.

La théorie classique de l’alliance repose sur l’idée que des groupes de filiation communiquent entre eux en échangeant certains de leurs membres. Au fondement de ce modèle se situe la conception maussienne du don : qu’il s’agisse de choses ou de personnes échangées, celles-ci ne parviennent à représenter une relation entre les groupes échangistes que parce qu’elles conservent, après leur passage de l’un à l’autre, un certain statut de double appartenance. Ce statut se clarifie si l’on reformule la situation en termes spatiaux, de sorte que les groupes échangistes apparaissent comme des lieux, l’échange comme un déplacement, et la double appartenance comme une double perspective, permettant aux personnes « échangées » de se considérer, selon l’angle ou selon le contexte, comme résidant aussi bien « chez eux » que « chez les autres »3. Cette transformation //11// de perspective répond non seulement à un problème « subjectif » devant lequel l’échange matrimonial met les personnes déplacées. Elle peut être considérée comme l’opération constitutive de l’échange matrimonial, qui ne se réduit en effet pas à un simple changement de position, mais entraîne une véritable transformation de l’espace. La maison fournit le schème de cet espace. Selon cette conception, le régime matrimonial prévalant dans une société donnée devrait alors être lié à la forme spécifique que prend cette transformation, et, partant, à la topologie de la maison. Si cette hypothèse se confirme, la « maison », loin de n’être qu’un substitut aux groupes dfiliation, s’érigerait au centre d’une théorie spatiale de l’alliance, qui dépasse l’ancienne théorie de l’échange sans pour autant sacrifier son idée centrale : la conception de l’alliance comme une façon de se mettre à la place de l’autre. 

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