Le Maître d’Armes, Alexandre Dumas- extrait

Le Maître d’armes(1840), Alexandre Dumas, extrait chapitre 1

J’étais encore dans l’âge des illusions, je possédais une somme de 4 000 fr., qui me paraissait un trésor inépuisable, et j’avais entendu parler de la Russie comme d’un véritable Eldorado pour tout artiste un peu supérieur dans son art : or, comme je ne manquais pas de confiance en moi-même, je me décidai à partir pour Saint-Pétersbourg.

Cette résolution, une fois prise, fut bientôt exécutée : j’étais garçon, je ne laissais rien derrière moi, pas même des dettes ; je n’eus donc à prendre que quelques lettres de recommandation et mon passeport, ce qui ne fut pas long, et, huit jours après m’être décidé au départ, j’étais sur la route de Bruxelles.

J’avais choisi la voie de terre, d’abord parce que je comptais donner quelques assauts dans les villes où je passerais, et défrayer ainsi le voyage par le voyage même ; ensuite parce que, enthousiaste de notre gloire, je désirais visiter quelques-uns de ces beaux champs de bataille où je croyais que, comme au tombeau de Virgile, les lauriers devaient pousser tout seuls.

Je m’arrêtai deux jours dans la capitale de la Belgique ; le premier jour j’y donnai un assaut, et le second jour j’eus un duel. Comme je me tirai assez heureusement de l’un et de l’autre, on me fit, pour rester dans la ville, des propositions fort acceptables, que cependant je n’acceptai point : j’étais poussé en avant.

Néanmoins je m’arrêtai un jour à Liège ; j’avais là, aux archives de la ville, un ancien écolier près duquel je ne voulais pas passer sans lui faire ma visite. Il demeurait rue Pierreuse : de la terrasse de sa maison, et en faisant connaissance avec le vin du Rhin, je pus donc voir la ville se dérouler sous mes pieds, depuis le village d’Herstall, où naquit Pépin, jusqu’au château de Ranioule, d’où Godefroy partit pour la Terre-Sainte. Cet examen ne se fit pas sans que mon écolier me racontât, sur tous ces vieux bâtiments, cinq ou six légendes plus curieuses les unes que les autres ; une des plus tragiques est sans contredit celle qui a pour titre le Banquet de Varfusée, et pour sujet le meurtre du bourg- mestre Sébastien Laruelle, dont une des rues de la ville porte encore aujourd’hui le nom.

J’avais dit à mon écolier, au moment de monter dans la diligence d’Aix-la-Chapelle, mon projet de descendre aux Villes célèbres et de m’arrêter aux champs de bataille fameux ; mais il avait ri de ma prétention et m’avait appris qu’en Prusse on ne s’arrête pas où on veut, mais où veut le conducteur, et qu’une fois enfermé dans sa caisse, on est à son entière disposition. En effet, de Cologne à Dresde, où mon intention bien positive était de rester trois jours, on ne nous tira de notre cage qu’aux heures des repas, et juste le temps de nous laisser prendre la nourriture strictement nécessaire à notre existence. Au bout de trois jours de cette incarcération, contre laquelle au reste personne ne murmura, tant elle est convenue dans les États de Sa Majesté Frédéric- Guillaume, nous arrivâmes à Dresde.

C’est à Dresde que Napoléon fit, au moment d’entrer en Russie, cette grande halte de 1812, où il convoqua un empereur, trois rois et un vice-roi ; quant aux princes souverains, ils étaient si pressés à la porte de la tente impériale, qu’ils se confondaient avec les aides de camp et les officiers d’ordonnance ; le roi de Prusse fit antichambre trois jours.

Tout est prêt pour rendre à l’Asie ses invasions de Huns et de Tatares. Des bords du Guadalquivir et de la mer de Calabre, six cent dix-sept mille hommes, criant : Vive Napoléon ! en huit langues différentes, ont été poussés par la main du géant jusqu’aux bords de la Vistule ; ils traînent avec eux treize cent soixante- douze pièces de canon, six équipages de pont, un équipage de siège ; à leur tête marchent quatre mille voitures de vivres, trois mille caissons d’artillerie, quinze cents voitures d’ambulance et douze cents troupeaux, et partout où ils passent les acclamations de l’Europe les accompagnent.

Le 29 mai, Napoléon quitte Dresde, ne s’arrête à Posen que pour dire quelques paroles amies aux Polonais, dédaigne Varsovie, séjourne à Thorn le temps qui lui est strictement nécessaire pour visiter les fortifications et les magasins, descend la Vistule, laisse à sa droite Friedland au glorieux souvenir, et enfin arrive à Kœnigsberg d’où, en descendant vers Gumbinnen, il passe en revue quatre ou cinq de ses armées. L’ordre du mouvement est donné : tout l’espace qui s’étend de la Vistule au Niémen se couvre d’hommes, de voitures et de fourgons ; le Prégel, qui coule d’un fleuve à l’autre comme une veine qui communiquerait avec deux grandes artères, se couvre de bateaux de vivres. Enfin, le 23 juin, avant le jour, Napoléon arrive à la lisière de la forêt prussienne de Pilwiski ; une chaîne de collines s’étend devant lui, et de l’autre côté de ces collines coule le fleuve russe. L’empereur, qui est venu jusque-là en voiture, monte à cheval à deux heures du matin, arrive aux avant-postes près de Kovno, prend le bonnet et la capote d’un chevau-léger polonais, et part au galop avec le général Haxo et quelques hom- mes pour reconnaître lui-même le fleuve ; en arrivant sur les bords, son cheval s’abat et le jette à quelques pas de lui sur le sable.

— C’est d’un mauvais présage, dit Napoléon en se relevant ; un Romain reculerait.

La reconnaissance est faite : l’armée gardera tout le jour ses positions qui la cachent aux yeux de l’ennemi ; puis, la nuit, l’armée passera le fleuve sur trois ponts.

Le soir venu, Napoléon se rapproche du Niémen ; quelques sapeurs traversent le fleuve dans une nacelle, l’empereur les suit des yeux dans l’ombre où ils s’enfoncent, ils abordent et descen- dent sur la rive russe : l’armée ennemie, qui était là la veille, semble s’être évanouie. Au bout d’un instant de silence et de solitude, un officier de Cosaques se présente : il est seul et paraît étonné de trouver à cette heure des étrangers sur la rive du fleuve.

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