Nabokov et la Langue Américaine

Je vous propose un extrait d’un  très beau texte de Suzanne Fraysse, normalienne agrégée qui a écrit une thèse sur Nabokov, un écrivain américain d’origine russe. J’ai remanié le texte et enlevé des passages pour en retirer le meilleur.

Le 20 mai 1940, Nabokov embarquait sur le Champlain, destination les États-Unis. Après avoir fui la Révolution bolchevique en 1919, Nabokov fuyait à présent l’Allemagne nazie. Cette fois cependant, son exil n’allait pas être simplement géographique, mais linguistique: car si la colonie d’émigrés russes vivant à Berlin et à Paris lui avait permis d’atteindre une certaine notoriété (sous le pseudonyme de Sirin), Nabokov, qui, comme Pouchkine, écrivait pour le plaisir mais publiait pour l’argent, allait devoir aux États-Unis faire ses preuves en anglais. Nabokov, âgé de 41 ans, était déjà l’auteur d’une œuvre conséquente en russe: 10 romans, et nombre de poèmes, nouvelles, pièces de théâtre et traduction en russe. Lorsque 20 ans après il revint vivre en Europe pour raison familiale, il était devenu américain jusque dans sa chair, lesté de 30kg made in America, citoyen des États-Unis et écrivain américain à part entière. Tous les romans qu’il écrivit en Suisse le furent en anglais. L’anglais était loin d’être pour lui une terra incognita Nabolov était né dans une famille aristocrate anglophone et anglophile, ses premières gouvernantes étaient anglaises, si bien qu’à 6 ans, c’était l’anglais qu’il savait lire, et le russe. Certains de ses romans de la période russe, tel Glory, semblent directement inspirés des contes anglais qu’on lui lisait dans son enfance. D’autre part lorsque la révolution russe le condamna à l’exil, il fit ses études à Cambridge. Pendant toute cette période européenne, Nabokov n’eut cependant d’autre ambition que de devenir écrivain russe, même si ses contacts avec la culture anglaise et française furent nombreux: il traduisit en russe des poèmes de  Rupert Brooke, Alice au pays des merveilles, ainsi que Colas Breugnon de Romain Rolland.

Nabolov vécut l’abandon du russe comme un véritable déchirement, voire comme une mutilation. Ainsi dans une interview, il confie qu’apprendre à écrire en anglais fut pour lui comparable à réapprendre à se servir de ses mains après avoir perdu 7 ou 8 doigts dans une explosion: Nabokov avait horreur de l’oral, et donc la langue, c’était d’abord celle que ses mains écrivaient. Tout se passe comme si l’anglais n’avait été pour lui qu’une prothèse. Du coup le russe devint la langue de la nostalgie, de l’ailleurs, et l’anglais la langue de l’exil. L’écart entre les deux langues semble parfois désigner chez Nabokov l’abîme que tout écrivain éprouve entre la pensée et son expression: les mots qui conviendraient appartiennent à la langue perdue, cette langue qui était prés du cœur, qui était plus proche de soi. L’anglais au contraire apparaît comme un outil, instrument splendide certes, mais qui ne remplacera jamais l’organe vivant.

Nakolov, malgré son éducation anglaise, redoutait de ne pas être à la hauteur, se trouvant trop vieux pour changer conradicalement, ainsi qu’il s’amusait à le dire à son ami Edmund Wilson, qui l’introduisit dans le milieu éditorial américain. Wilson, semble-t-il, adopta un peu trop volontiers le rôle de dépositaire de la langue américaine que Nabokov lui avait attribué et lorsqu’il eut le front de critiquer la traduction d’Eugène Onéguine au nom de la langue américaine « authentique » , la réponse de Nabokov fut cinglante et sans appel. Leur brouille témoigne largement du fait que Nabokov n’était en fait pas prêt à accepter quelque tutelle linguistique. Wilson avait confondu les libertés qu’un créateur prend avec la langue pour en transcender l’héritage (après tout c’est à Nabokov que l’américain doit le mot « nymphette ») avec les errances d’un étranger qui n’a pas le « sens de la langue », succombant à l’illusion selon laquelle les personnages des romans américains de Nabokov, refléteraient vraiment les tourments linguistiques de leur créateur.

Jamais écrivain n’aura poussé plus loin l’idée que le texte est un produit du corps. Bien traduire, c’est garder le corps entier, pouvoir le palper à travers les voiles de la traduction. Et Nabolov raffole de ces occasions exceptionnelles où les jeux de mots peuvent être restitués miraculeusement dans l’autre langue: ainsi, le jeu de mots sur les trois mots russes « Korona, vorona, korova » dans Pale Fire peut se traduire de façon aussi euphonique en anglais: « crown, crow,cow ». L’idéal nabokovien, c’est de pouvoir jouer aux mêmes jeux dans les deux terrains de jeu lexicaux qu’il fréquente. A la fin de sa vie Nabokov déclarait:  » je me considère comme un écrivain américain, qui a grandi en Russie, a fait ses études en Angleterre, et qui est tout imprégné de la culture occidentale; j’ai conscience du mélange, mais le plum-pudding, le plus lucide ne peut pas trier ses propres ingrédients ».

A ce point de son histoire, ni le russe, dont il se servait plus, ni l’anglais, langue pour lui toujours artificielle, ne pouvait se passer pour la langue authentique: conscient de leur simple statut de suppléments, Nabokov devait à plusieurs reprises s’amuser à inventer de nouvelles langues, en particulier dans Bend Sinister et dans Pale Fire, comme si ces produits hybrides, ces fruits de l’imagination, étaient, eux, au plus proche de leur créateur, ou plutôt comme si au fond Nabokov savait que la langue qui est une avec le corps n’existait pas, et que cette langue perdue, on ne pouvait jamais que la créer de toutes pièces, de 1000 morceaux.

3 réflexions sur “Nabokov et la Langue Américaine

  1. Plaisante lecture, merci.

    « Jamais écrivain n’aura poussé plus loin l’idée que le texte est un produit du corps. Bien traduire, c’est garder le corps entier, pouvoir le palper à travers les voiles de la traduction. »

    Vous n’imaginez pas a quel point cela est vrai. Chez Nabokov, Le texte est travaillé et façonné bien au-delà de son rôle esthétique.
    Vous en avez peut-être déjà entendu parler, Nabokov a avoué dans des interviews dans les années 60 avoir caché une énigme (riddle) dans son « Lolita » (et dans d’autres de ses livres).

    C’est en Anglais, mais si le sujet vous intéresse, vous pouvez jeter un petit coup d’oeil là:

    wittevlinders.wordpress.com

    Où là si le lien ne marche pas:

    http://lolitasriddle.blogspot.com/2014/10/lolitas-riddle-solved.html

    Bonne journée.

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      • Merci beaucoup.

        J’ai corrigé mon blog à l’instant, je viens de m’apercevoir que j’avais oublié de préciser des choses dans ma conclusion (enfin 2 phrases…) et que certains points étaient du coup trop ambigües…
        Tout ce temps (depuis septembre 2014) avec une conclusion un peu incomplète. Et je ne m’en aperçois que maintenant en le relisant (ce que je pensais pourtant avoir fait correctement).
        tssss…

        Bonsoir Nathalie.

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